mercredi 18 mai 2022

Mars 2022, lu et aimé... ou pas

 


Oh là là comme je suis en retard ! Ceux qui me connaissent savent qu'il s'est passé plein de choses ces derniers mois et que je n'aurais pas eu trop le temps de vous faire part de mes mectures. 

Me voici donc courant paèrs le temps, et tentant de le rattraper, on sait tous combien c'est difficile ! 

Mars a été prodigue en belles lectures, c'est donc un vrai plaisir que de les partager dans ce billet ! 






 

Trois filles d’Eve, Elif Shafak

Un jour de 2016 à Istanbul, Peri, femme bourgeoise, mariée et mère de trois enfants, se fait voler son sac à main, contenant toutes sortes de choses et surtout une photo, souvenir de ses années d’études, et bien plus que cela. Lors de la soirée qui suit, un grand diner ennuyeux chez d’autres bourgeois, elle se remémore son parcours. Elle a grandi dans une famille déchirée entre une mère à la pratique religieuse très rigoureuse et un père plus libre penseur. Très bonne élève, elle réussira à être admise à Oxford, ou elle vivra la question de la différence, rencontrera 2 jeunes femmes musulmanes, ayant un rapport à Dieu très personnel et s’inscrira dans un séminaire sur Dieu dirigé par un professeur charismatique, et peut-être manipulateur.

Je suis partagée entre agacement et émerveillement. Il me semble que l’autrice enfonce parfois des portes ouvertes, voire utilise des poncifs sur le rapport des musulmans à Dieu et sur l’impact des attentats de 2001. En même temps, le parcours de Peri, fait de déchirements, d’interrogation sur ce que Dieu attend de nous, et d’incompréhensions sur ce qu’elle est devenue, la rend attachante.

La construction en allers et retours entre Oxford et Istanbul, entre le passé et aujourd’hui, est bien maîtrisée.

Abuelo, Claude Labbé

Un homme d’âge mûr se remémore l’enfant qu’il a été, balloté par une famille en proie à des difficultés (séparation des parents, père marqué par ses années de légion étrangère). Confié à sa grand-mère, il arrive sur l’île de Bréhat et y rencontrera un homme étrange, ancien général de l’armée républicaine espagnole, considéré comme dangereux donc placé en résidence surveillée.

Une relation amicale va naître entre l’homme et l’enfant, le guerrier voyant dans le petit une résonance de ses enfants assassinés par les franquistes et l’enfant trouvant dans sa présence une sorte de figure tutélaire.

J’ignorais tout de Valentín Gonzáles, personnage  visiblement haut en couleurs mais brutal https://fr.wikipedia.org/wiki/Valent%C3%ADn_Gonz%C3%A1lez. Cette histoire improbable d’amitié entre un enfant des années 60 et un vieux guerrier qui lui racontera des événements d’une grande violence, est attachante car réellement racontée à hauteur d’enfant. Avec ce qu’il comprend des adultes, ce qu’il ne comprend pas, et ce qu’il comprend à peu près.

L’unité de lieu imposée par l’île de Bréhat rend l’histoire assez inéluctable : la chute du père, les femmes qui prennent l’enfant sous leur aile, le départ de l’île.

C’est donc une lecture qui m’a fait plaisir, même si certaines descriptions (quand c’est l’homme de 50 ans qui est au centre de le scène) sont parfois un peu longues.

Les femmes de la Principal, Lluís Llach

Saga sur 3 générations de femmes qui dirigent La Pincipal, domaine viticole catalan, depuis 1893 ou le phylloxéra s’abat dessus jusqu’à nos jours. Des femmes de tête, des femmes excentriques et manipulatrices, qui parviendront dans un monde d’hommes à tirer leur épingle du jeu malgré toutes sortes d’embûches : le manque d’éducation adapté au destin de Senyora pour la première ; un meurtre terrible, prétexte à une belle enquête inspirée d’Agatha Christie pour la seconde ; la révélation du passé de sa mère et sa grand-mère pour la troisième. Cette histoire est bien sûr irriguée par les conséquences de la guerre civile et l’instauration du régime franquiste, ou la police est exercée par d’anciens militaires et ou le clergé est tout puissant.

C’est ma première rencontre avec Lluis Llach écrivain, et je suis ravie ! Bien écrit, une belle galerie de personnages, y compris les « seconds rôles », une histoire tortueuse comme l’âme espagnole et comme l’histoire de ce pays entre la fin du 19ème siècle et la fin du franquisme (et après…), je me suis régalée de cette lecture.

Au risque de divulgâcher des éléments, j’ai seulement été surprise que la dernière María, à propos de l’homosexualité, utilise des mots comme « inverti » ou dérivation sexuelle, bref des mots un peu stigmatisants, dans une conversation qui se passe en 2001. Etrange compte tenu de l’orientation sexuelle de l’auteur !

Cinq conversations avec la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng

Pratiquant le qi-gong, gymnastique traditionnelle chinoise, j’essaie de m’intéresser à ce qui le fonde, et donc la tradition taoïste. La lecture du Tao Te King ne n’est pas révélée suffisante pour que j’aborde cette formée de pensée, et François Cheng, français né en Chine, plutôt philosophe, me semblait le bon passeur.

 

La lecture de ces cinq méditations a été passionnante, à la fois grâce eu mode d’expression (cinq fois, François Cheng nous accueille pour une méditation et nous parle) que grâce à la démarche, ou l’auteur réussit de façon brillante à construire des passerelles entre la pensée chinoise et la pensée occidentale, au lieu de se contenter de les opposer.

 

Puisqu’il s’agit de méditations, ou la pensée du lecteur a autant sa place que celle de celui qui parle / écrit, je ne vais pas me lancer dans une « critique » ou donner un avis. La seule chose importante, c’est que cette lecture a résonné en moi et m’a permis de voir le monde un peu différemment. Point important : le fais d’être athée n’est en rien un obstacle, puisque le Tao est un principe à l’origine de toute chose, et pas un dieu 😉

« Oui, c’est cela la vie : quelque chose qui advient et qui devient. (…) Sans devenir il n’y aurait pas de vie ; la vie n’est vie qu’en devenant ». Le prolongement de cette réflexion, c’est que sans la mort il n’y aurait pas de vie. Si nous envisageons la vie à partir de l’autre côté qu’est la mort, ce que nous faisons, nos actes, notre orientation, chaque moment de vie, est un élan de vie

« Aussi, d’après la tradition chinoise, tout être humain est constitué de trois composantes : le jing, le « sperme », le qi, « le souffle », et le shen, le « divin ». Sans qu’il y ait une exacte équivalence terme à terme, on peut en gros rapprocher le jing du corps, le qi de l’esprit et le shen de l’âme. » C’est ici que l’on voit se rencontrer les visions taoïstes et occidentales.

« Parle-nous

Pour que plus rien ne soit perdu,

Ni la foudre embrasant les pins,

Ni l’argile chaude aux grillons.

 

Ecoute-nous

Pour que nos voix à la tienne mêlées

Jaillies de la gloire d’un bref été,

Fondent enfin le royaume. »

 

Dans ce beau poème, peu importe que F. Cheng parle à Dieu ou au Tao, ça marche dans les deux cas !

Rendez-vous avec Rama, Arthur C Clarke

En 2130, un objet inconnu et surprenant apparait dans notre système solaire. C’est un immense cylindre métallique, baptisé par mes humains Rama. A cette époque, les humains ont en partie quitté la terre et conquis des planètes plus ou moins accueillantes ou ils se sont établis. Ils demandent au vaisseau spatial le plus proche de Rama de l’explorer. Après un atterrissage réussi, ils s’introduisent aisément dans Rama et découvrent un monde de structures, d’escaliers, de routes, d’artefacts témoins d’une technologie élevée… sans trace de vie. Que réservera l’exploration approfondie de Rama ?

Un roman de science-fiction d’une grande originalité… Le premier contact avec une civilisation extra-terrestre n’en est pas un ; il se déroule à bord d’un objet spatial qui semble être un monde à lui-seul…  Un monde de silence, un roman tout en lenteur, sans esbroufe, sans recherche d’effets spectaculaires inutiles, sans surenchère inopportune. Et cela donne un ouvrage qui vois tient en haleine ; vous êtes envahi par cette envie continuelle de connaître la suite, la solution de l’énigme qu’est Rama

J’ai lu ce livre parce que Denis Villeneuve a annoncé qu’après Dune (excellente adaptation), il envisageait d’adapter ce roman dont je n’avais jamais entendu parler, et je suis ravie de cette rencontre avec Arthur C Clarke


lundi 28 mars 2022

Février 2022, lu et aimé... ou pas


Nous sommes fin mars, il est donc temps que je vous parle de mes lectures de février, non ? Ce mois-ci encore de belles rencontres littéraires avec des auteurs et autrices que je connaissais pas, et une déception avec un que je connais et apprécie. Bref, la vue normale d'une lectrice...

Climax, Thomas B. Reverdy

Permettez-moi de céder à la facilité et de vous renvoyer vers la 4ème de couverture pour le résumé

Des descriptions d’une grande poésie, une histoire implacable et qui serre le cœur, malheureusement parfois des phrases trop longues, inutilement compliquées, et des chapitres trop professoraux sur le dérèglement climatique et la faune du Nord.

Cependant une lecture que j’ai beaucoup aimée, qui met en mots humain les mots scientifiques, qui rend palpable le terrible risque d’effondrement de la planète sous l’acharnement criminel du capitalisme et de nous tous qui laissons un peu trop faire.

Dans la forêt, Jean Hegland

Une fin du monde, deux jeunes femmes restent seules dans la maison familiale, isolée dans la forêt. A cause de cet isolement, elles ignorent ce qu’il advient des autres, de la civilisation, du monde. Rapidement elles cherchent à s’organiser pour survivre, tiraillées entre le besoin d’une vie comme avant et la crainte d’une autre vie qui se profile. La forêt qui les enveloppe va jouer un rôle important dans cette réinvention de leurs vies.

Un roman de fin du monde au féminin, tant par l’autrice que par les personnages, voilà qui m’intéressait. En plus, ce roman est publié aux éditions Gallmeister, gage de qualité ! Je n’ai pas été déçue ! La jeunesse des héroïnes les rendant assez naïves, elles ont du mal à comprendre que rien ne redeviendra comme avant. Il faudra quelques événements tragiques pour qu’enfin elles cherchent à s’adapter. Les souvenirs de la narratrice ponctuent le récit, et montrent bien à quel point elle était encore une adulte en devenir, et donc à quel point la situation la dépasse.

Une belle écriture, et un roman réussi, que je recommande !

L’homme sans ombre, Joyce Carol Oates

Une jeune chercheuse en neurologie rencontre un homme de 37 ans qui, à la suite d’une maladie, a perdu la mémoire immédiate, et ne peut se rappeler que les 70 dernières secondes. Il deviendra un sujet d’études pour elle, sous la direction du directeur du laboratoire mémoire, et assez vite plus qu’un sujet d’études. Cet homme semble hanté par un souvenir d’enfance traumatisant, mais impossible pour lui de s’en souvenir ! Qui est cet homme aujourd’hui, n’ayant plus que des souvenirs datant d’avant sa maladie ?

Si la question de l’identité d’un homme sans mémoire est intéressante, le personnage principal, cette chercheuse, est très agaçant : d’une naïveté confondante dans ses rapports, y compris sexuels, avec son directeur, et tordant sans cesse la morale et l’éthique pour aller plus loin dans sa relation avec son sujet de recherche. Mentant sans arrêt à elle-même, annihilant sa vie pour lui. Bref, le genre de personnage auquel je n’accroche pas.

Le poids des héros, David Sala

Dans ce roman graphique, David Sala raconte son enfance et comment il est devenu adulte dans une famille ou les deux grands-pères ont été combattants de la Guerre d’Espagne, et l’un des deux, résistant, sera interné au camp de Mauthausen, ou il passera tout près de la mort. Le titre l’indique : il montre combien il est difficile de s’affranchir du poids de ces figures tutélaires, et de devenir qui il est, comme nous l’a proposé Nietzsche. 

Le dessin, très coloré, reconstitue à merveille l’ambiance des années 70 ou il a grandi, tout comme il montre la dureté des époques vécues par ses aïeux. Il y plane dans le visage ou le regard de l’enfant qu’il fut une mélancolie qui ne s’atténue que lors des parties de vélos avec des copains.

J’accroche moins à la fin, ou il (re)découvre le devoir de transmission envers ses propres enfants, car il me semble qu’ainsi il fait peser le même poids sur eux, choix que je trouve surprenant. Ce qui l'a rendu mélancolique, il va l'imposer à la génération suivante.

Crénom Baudelaire, Jean Teulé.

Une biographie de Baudelaire par Teulé, c’était tentant ! J’y ai découvert stupéfaite quel horrible type était ce poète, avec des circonstances atténuantes liées à la « trahison » de sa mère. Mais j’ai surtout été déçue par l’auteur, qui a perdu sa verve en racontant ce personnage.

Autant Je, Villon, Charly 9 ou le magasin des suicides avaient un côté jubilatoire dans la façon dont Teulé raconte la vie, autant ici il semble un peu écrasé par son sujet, par sa pesanteur et son orgueil.

Cela dit, j’ai appris plein de choses !