jeudi 14 juillet 2022

Extrait #9


 Il s'est écoulé une éternité depuis mon dernier partage d'un extrait qui me touche. Et vous me connaissez, quand l'extrait parle de livres, il me touche doublement. 

Voici donc un court extrait de Le chiffre de l'alchimiste, de Philip Kerr, roman qui se passe en 1696 à Londres, ou Isaac Newton est amené à enquêter sur une série de meurtres commis à la Tour de Londres.

 

"Un libraire devrait être tenu au secret sur ses clients, comme un médecin. Que peut-il advenir d'un monde ou chacun sait ce que lit son voisin ? Quoi ? Les livres deviendrait alors semblables à des remèdes de charlatan et le premier imposteur venu pourrait jurer dans les gazettes que tel ouvrage est supérieur à tel autre !"

L'auteur a du bien s'amuser en rédigeant ses lignes en 2002, dans un monde ou les critiques littéraires abondent, et ou les magazines se plaisent à publier des classements, des articles titrés "les 10 (ou 20 ou 30...) livres qu'il faut avoir lu" ou encore "la bibliothèque idéale". J'ai pris plaisir à l'imaginer en train de rire sur ce passage, et j'ai eu envie de partager ce moment avec vous, voilà :-)

 Il reste une question ouverte; en 2002, comparant des livres à des remèdes, Philip Kerr pouvait-il penser à ces livres feel good, ou à tous ces livres de développement personnel qui vous promettent que vous vous sentirez mieux après ?  Peut-être pas, il y a vingt ans ces "créneaux" n'existaient pas encore, mais quelle prescience !


dimanche 12 juin 2022

Avril 2022, lu et aimé... ou pas

 


Il est plus que temps de partager avec vous mes lectures d'avril !  On a pu s'y découvrir de plus qu'un fil, mais le beau temps n'est jamais signe pour moi de moins de lectures, il est juste signe de lecture en extérieur. Avril a donc été un bon cru, avec deux lectures qui m'ont procuré beaucoup de joie (et deux nettement moins). Vous laisserez-vous tenter ?



 

La septième fonction du langage, Laurent Binet

Roland Barthes meurt en 1980 après avoir été renversé par une camionnette. Il pourrait s’agir d’un assassinat, deux hommes enquêtent : un policier peu cultivé, et un savant jamais tellement sorti de ses bureaux de recherche. Leur investigation va les emmener dans de multiples lieux, Italie, USA et leur faire rencontrer plein de beau monde, des intellectuels (Foucault, Kristeva, Sollers, …) et des politiques (Giscard, Mitterrand, …), et leur faire vivre des quantités de moments inattendus, lire pour cela la 4ème de couverture ici.

Enfin, ils vont découvrir une mystérieuse 7ème fonction du langage, en plus des six théorisées par le linguiste Roman Jakobson. Elle donne à celui qui la maîtrise des pouvoirs incroyables…

Le roman débute dans une ambiance très BD, avec quelques personnages évocateurs de Dupond et Dupont, et une caricature féroce des intellectuels de l’époque, ce qui rend cette lecture assez jouissive. Au fur et à mesure que le texte avance, il prend parfois une certaine noirceur (après tout c’est un polar !).

En parallèle, Laurent Binet nous dispense quelques notions sur la linguistique (parfois assez ardues !) qui m’ont passionnée. Bien que n’y connaissant rien, je m’intéresse aux langues, à leur création, leur évolution et cette notion de fonctions m’était inconnue.

Enfin, ce roman revisite de façon très caustique le début des années 80, et de nombreux événements que j’ai connus, et que les plus jeunes peuvent découvrir sous un angle romanesque.

En résumé, vous l’aurez compris, une lecture que je recommande

Le prix, Cyril Gély

Un affrontement : celui que Lise Meitner, directeur de recherche dans un laboratoire de physique à Stockholm impose à Otto Hahn, directeur de recherche dans un laboratoire de chimie à Berlin, juste avant que celui-ci reçoive le prix Nobel de chimie pour la découverte de la fission nucléaire.

Sauf que cette découverte, ils l’ont faite à deux, elle est le fruit des recherches et des expérimentations qu’ils ont mené ensemble à Berlin jusqu’en 1938, et de leurs échanges épistolaires après que Lise ait fui Berlin en juin 1938, parce que juive.

Que veut-elle ? Qu’attend-elle de lui ?

Cyril Gély excelle dans ces face à face entre deux protagonistes matois, plus ou moins inflexibles, volontaires, comme en témoigne excellent Diplomatie, porté à l’écran avec Niels Arestrup et André Dussollier. Ici, le roman prend des accents féministes, puisque Lise Meitner est un de s victimes de l’effet Matilda, ou la propension des scientifiques hommes à s’approprier les découvertes de leurs collègues femmes. Mais il a une dimension plus intime que Diplomatie, puisque la coopération des deux savants dure depuis les années 1910, et ont été des amis proches.

Lise est implacable, elle a tout prévu, préparé de longue date cette confrontation à laquelle Otto ne s’attend pas.

Ce roman est formidable, distille lentement et sans description exagérée les sentiments des personnages, la frustration de l’une devenue rancune, la gêne de l’autre hélas pas encore devenue honte.

du vide plein les yeux, Jérémie Guez

Ce livre rentre dans la catégorie « polars lu pour se détendre », dont le résumé peut se lire ici.

Une histoire solide, un personnage original, pas le traditionnel flic cabossé par la vie, mais un jeune homme mal parti dans la vie puisque passé par la case prison, cela en fait une lecture qui passe le temps, mais sans relever d’une écriture exceptionnelle.

En lieu sûr, Wallace Stegner

J’ai choisi ce livre parce que paru aux éditions Gallmeister et que l’auteur a reçu un prix Pulitzer.

La quatrième de couvertutre de Gallmeister :

Deux couples d’enseignants à l’âge de la retraite, amis de longue date, passent leurs vacances dans une maison isolée en pleine forêt. Les uns étaient modestes, les autres mondains, mais l’amour de la littérature, le partage des bonheurs et des épreuves de l’existence ont forgé entre eux un lien aussi indissoluble que nécessaire. Au fil des retours sur le passé, Stegner évoque avec force et émotion le flot de la vie et la puissance du souvenir, tandis que s’invite la promesse de la mort.

J’en suis navrée, mais j’ai eu du mal avec ce livre : une écriture qui n’a pas résisté au temps (livre écrit en 1987, largement autobiographique et dont l’auteur était né en 1909), une histoire ou les héros sont des profs de fac américaine qui ont envie d’écrire, personnages tellement récurrents dans la littérature d’outre-Atlantique, et un certain apitoiement pour soi-même qui m’a semblé agaçant. Je suis sans doute passée à côté de ce roman.

mercredi 18 mai 2022

Mars 2022, lu et aimé... ou pas

 


Oh là là comme je suis en retard ! Ceux qui me connaissent savent qu'il s'est passé plein de choses ces derniers mois et que je n'aurais pas eu trop le temps de vous faire part de mes mectures. 

Me voici donc courant paèrs le temps, et tentant de le rattraper, on sait tous combien c'est difficile ! 

Mars a été prodigue en belles lectures, c'est donc un vrai plaisir que de les partager dans ce billet ! 






 

Trois filles d’Eve, Elif Shafak

Un jour de 2016 à Istanbul, Peri, femme bourgeoise, mariée et mère de trois enfants, se fait voler son sac à main, contenant toutes sortes de choses et surtout une photo, souvenir de ses années d’études, et bien plus que cela. Lors de la soirée qui suit, un grand diner ennuyeux chez d’autres bourgeois, elle se remémore son parcours. Elle a grandi dans une famille déchirée entre une mère à la pratique religieuse très rigoureuse et un père plus libre penseur. Très bonne élève, elle réussira à être admise à Oxford, ou elle vivra la question de la différence, rencontrera 2 jeunes femmes musulmanes, ayant un rapport à Dieu très personnel et s’inscrira dans un séminaire sur Dieu dirigé par un professeur charismatique, et peut-être manipulateur.

Je suis partagée entre agacement et émerveillement. Il me semble que l’autrice enfonce parfois des portes ouvertes, voire utilise des poncifs sur le rapport des musulmans à Dieu et sur l’impact des attentats de 2001. En même temps, le parcours de Peri, fait de déchirements, d’interrogation sur ce que Dieu attend de nous, et d’incompréhensions sur ce qu’elle est devenue, la rend attachante.

La construction en allers et retours entre Oxford et Istanbul, entre le passé et aujourd’hui, est bien maîtrisée.

Abuelo, Claude Labbé

Un homme d’âge mûr se remémore l’enfant qu’il a été, balloté par une famille en proie à des difficultés (séparation des parents, père marqué par ses années de légion étrangère). Confié à sa grand-mère, il arrive sur l’île de Bréhat et y rencontrera un homme étrange, ancien général de l’armée républicaine espagnole, considéré comme dangereux donc placé en résidence surveillée.

Une relation amicale va naître entre l’homme et l’enfant, le guerrier voyant dans le petit une résonance de ses enfants assassinés par les franquistes et l’enfant trouvant dans sa présence une sorte de figure tutélaire.

J’ignorais tout de Valentín Gonzáles, personnage  visiblement haut en couleurs mais brutal https://fr.wikipedia.org/wiki/Valent%C3%ADn_Gonz%C3%A1lez. Cette histoire improbable d’amitié entre un enfant des années 60 et un vieux guerrier qui lui racontera des événements d’une grande violence, est attachante car réellement racontée à hauteur d’enfant. Avec ce qu’il comprend des adultes, ce qu’il ne comprend pas, et ce qu’il comprend à peu près.

L’unité de lieu imposée par l’île de Bréhat rend l’histoire assez inéluctable : la chute du père, les femmes qui prennent l’enfant sous leur aile, le départ de l’île.

C’est donc une lecture qui m’a fait plaisir, même si certaines descriptions (quand c’est l’homme de 50 ans qui est au centre de le scène) sont parfois un peu longues.

Les femmes de la Principal, Lluís Llach

Saga sur 3 générations de femmes qui dirigent La Pincipal, domaine viticole catalan, depuis 1893 ou le phylloxéra s’abat dessus jusqu’à nos jours. Des femmes de tête, des femmes excentriques et manipulatrices, qui parviendront dans un monde d’hommes à tirer leur épingle du jeu malgré toutes sortes d’embûches : le manque d’éducation adapté au destin de Senyora pour la première ; un meurtre terrible, prétexte à une belle enquête inspirée d’Agatha Christie pour la seconde ; la révélation du passé de sa mère et sa grand-mère pour la troisième. Cette histoire est bien sûr irriguée par les conséquences de la guerre civile et l’instauration du régime franquiste, ou la police est exercée par d’anciens militaires et ou le clergé est tout puissant.

C’est ma première rencontre avec Lluis Llach écrivain, et je suis ravie ! Bien écrit, une belle galerie de personnages, y compris les « seconds rôles », une histoire tortueuse comme l’âme espagnole et comme l’histoire de ce pays entre la fin du 19ème siècle et la fin du franquisme (et après…), je me suis régalée de cette lecture.

Au risque de divulgâcher des éléments, j’ai seulement été surprise que la dernière María, à propos de l’homosexualité, utilise des mots comme « inverti » ou dérivation sexuelle, bref des mots un peu stigmatisants, dans une conversation qui se passe en 2001. Etrange compte tenu de l’orientation sexuelle de l’auteur !

Cinq conversations avec la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng

Pratiquant le qi-gong, gymnastique traditionnelle chinoise, j’essaie de m’intéresser à ce qui le fonde, et donc la tradition taoïste. La lecture du Tao Te King ne n’est pas révélée suffisante pour que j’aborde cette formée de pensée, et François Cheng, français né en Chine, plutôt philosophe, me semblait le bon passeur.

 

La lecture de ces cinq méditations a été passionnante, à la fois grâce eu mode d’expression (cinq fois, François Cheng nous accueille pour une méditation et nous parle) que grâce à la démarche, ou l’auteur réussit de façon brillante à construire des passerelles entre la pensée chinoise et la pensée occidentale, au lieu de se contenter de les opposer.

 

Puisqu’il s’agit de méditations, ou la pensée du lecteur a autant sa place que celle de celui qui parle / écrit, je ne vais pas me lancer dans une « critique » ou donner un avis. La seule chose importante, c’est que cette lecture a résonné en moi et m’a permis de voir le monde un peu différemment. Point important : le fais d’être athée n’est en rien un obstacle, puisque le Tao est un principe à l’origine de toute chose, et pas un dieu 😉

« Oui, c’est cela la vie : quelque chose qui advient et qui devient. (…) Sans devenir il n’y aurait pas de vie ; la vie n’est vie qu’en devenant ». Le prolongement de cette réflexion, c’est que sans la mort il n’y aurait pas de vie. Si nous envisageons la vie à partir de l’autre côté qu’est la mort, ce que nous faisons, nos actes, notre orientation, chaque moment de vie, est un élan de vie

« Aussi, d’après la tradition chinoise, tout être humain est constitué de trois composantes : le jing, le « sperme », le qi, « le souffle », et le shen, le « divin ». Sans qu’il y ait une exacte équivalence terme à terme, on peut en gros rapprocher le jing du corps, le qi de l’esprit et le shen de l’âme. » C’est ici que l’on voit se rencontrer les visions taoïstes et occidentales.

« Parle-nous

Pour que plus rien ne soit perdu,

Ni la foudre embrasant les pins,

Ni l’argile chaude aux grillons.

 

Ecoute-nous

Pour que nos voix à la tienne mêlées

Jaillies de la gloire d’un bref été,

Fondent enfin le royaume. »

 

Dans ce beau poème, peu importe que F. Cheng parle à Dieu ou au Tao, ça marche dans les deux cas !

Rendez-vous avec Rama, Arthur C Clarke

En 2130, un objet inconnu et surprenant apparait dans notre système solaire. C’est un immense cylindre métallique, baptisé par mes humains Rama. A cette époque, les humains ont en partie quitté la terre et conquis des planètes plus ou moins accueillantes ou ils se sont établis. Ils demandent au vaisseau spatial le plus proche de Rama de l’explorer. Après un atterrissage réussi, ils s’introduisent aisément dans Rama et découvrent un monde de structures, d’escaliers, de routes, d’artefacts témoins d’une technologie élevée… sans trace de vie. Que réservera l’exploration approfondie de Rama ?

Un roman de science-fiction d’une grande originalité… Le premier contact avec une civilisation extra-terrestre n’en est pas un ; il se déroule à bord d’un objet spatial qui semble être un monde à lui-seul…  Un monde de silence, un roman tout en lenteur, sans esbroufe, sans recherche d’effets spectaculaires inutiles, sans surenchère inopportune. Et cela donne un ouvrage qui vois tient en haleine ; vous êtes envahi par cette envie continuelle de connaître la suite, la solution de l’énigme qu’est Rama

J’ai lu ce livre parce que Denis Villeneuve a annoncé qu’après Dune (excellente adaptation), il envisageait d’adapter ce roman dont je n’avais jamais entendu parler, et je suis ravie de cette rencontre avec Arthur C Clarke