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vendredi 15 avril 2016

Photos noires #3



retrouvez l'épisode 1 ici et l'épisode 2

La secrétaire de mairie voit très bien de quelle maison il s’agit. Mais elle ne comprend pas : la maison est en déshérence depuis plus de trente ans, et la mairie a décidé de préempter ! En clair, quand le vieux Marcel est mort, ses héritiers n’ont rien fait. Partis vivre loin des rigueurs du Morvan, dans un pays de mer et de soleil, ils n’en avaient rien à fiche de cette maison. Mais quand un logement n’a pas été occupé depuis si longtemps, la mairie a le droit de la récupérer. Dans notre cas, elle songe à mettre la longère en vente. Théo n’en croit pas ses oreilles. On voit bien sur la première photo les volets neufs et la façade pimpante ! Et le noyer est entretenu, ses branches basses sont coupées ! Il décide de retourner voir la maison. Incroyable ! Depuis la veille elle s’est dégradée, elle semble vieillie. Un volet pendouille, attaché par un gond seulement. Les poutres de la barrière sont brisées, la porte de la maison est entre-ouverte… Seul le  noyer est toujours resplendissant dans cette lumière d’été. Théo est placé de l’autre côté de la route, là ou il a pris sa première photo. Il chancelle, pris d’un vertige, s’assied par terre sur le talus.  Il ne comprend plus rien. La maison remonte dans le temps ou bien elle se flétrit, il ne sait pas, mais le noyer est inamovible ! Vers quoi évolue-t-elle ? Cela a-t-il un sens ? Les images qui parasitent ses photos cherchent-elles à lui dire quelque chose ? 


Maélie a quitté Théo depuis plusieurs années. Ras-le-bol de cette obsession. Il ne parlait plus que de ça ou presque. Plus de sorties, presque plus de câlins, gentils ou crapuleux, pas d’attentions… Toute son énergie était tournée vers cette maison. A chacune de ses visites là-bas, il ramenait des photos plus effrayantes. Le délabrement se fit de plus en plus marqué,  puis se stabilisa. Une vitre cassée, les autres obscurcies par la poussière, des ardoises tombées… Et toujours ces fantômes habitant la toiture ou le feuillage de l’arbre. Ces clichés agrandis sur papier tapissaient le mur de la chambre. Et franchement, faire l’amour sous le regard des sorcières, d’un chien terrifiant ou d’une multitude noire en pèlerinage, ça ne fonctionne pas ! Théo a pris son parti de son départ. Trop hanté pour comprendre ce qu’il perdait. Il l’aimait pourtant, comme on aime à vingt ans, fougueusement et pour la vie… Mais les « images noires », comme il les appelle désormais, l’obsèdent.

Curieusement, la maison n’a pas trouvé acquéreur. Pourtant, elle est belle. On entre directement sur la pièce commune, comme dans toutes les maisons morvandelles, une grande cheminée occupe le mur de droite. Mais ici on avait dû être riche, une ou deux générations de nourrices montées à Paris ont sûrement ramené suffisamment d’argent pour agrandir, il y a des chambres, un four à pain et de magnifiques possibilités d’aménagement. Mais une sombre légende a ressurgi, circulé dans le village puis la région. On raconte qu’un sourd aurait planté le noyer, et serait mort après une sieste à l’ombre encore chétive de l’arbre des années plus tard.
Cette fable était venue un jour aux oreilles de Théo, et il sut sa grand-mère avait raison : le noyer est une essence malfaisante ; c’est lui imprime les images noires sur ses photos. Mais il eut tout de même envie de vivre dans cette longère. Il emprunta, s’endetta sur tellement d’années qu’il n’osait pas les compter. Il répara : maçonnerie, menuiserie, peinture, tout y passa. Il colla au mur de la salle les clichés qui avaient orné son ancienne chambre. Bon, il est raisonnable : il a trouvé un travail dans une administration locale, il rembourse son emprunt. Mais fini les reportages. Trouver dans la photographie une voix sincère pour raconter un monde qui disparaît lentement mais qu’il aime, ça ne l’intéresse plus. Il était curieux des autres, sans préjugés, allant à leur rencontre avec son appareil. Tout cela ne le concerne plus. Il ne pense plus qu’au noyer. Il le photographie tous les jours où c’est possible. En hiver, quand il rentre du travail, il fait nuit donc pas de cliché. Dans cette période il se contente d’attendre le retour de la lumière. Et quand elle revient, il prend des photos. Toutes ont la même particularité. Invariablement. Théo garde quelques moments de lucidité. Dans ces instants clairvoyants, il se rend compte que ce sont toujours plus ou moins les mêmes thèmes qui habitent ses clichés, dix ou douze au total. Les images sont toujours un peu les mêmes, toujours un peu nouvelles. Alors il a conscience qu’il tourne en rond. Mais quelques minutes ou heures plus tard, la folie le reprend. Il a pensé à la malédiction du noyer lors de la première photo, elle ne le lâchera plus. Jamais. Il en est sûr. Alors il passe la main dans ses cheveux poivre et sel et tire dessus à s’en faire crier. Mais il ne crie pas. Il est au-delà de la peur et de la douleur. 



Le petit groupe qui descend la route en lacet trouve la maison charmante. L’ami morvandiau qui les accompagne leur explique qu’elle est très typique de la longère locale, et donne des détails. Elle est remarquablement remise en état, bien dans l’esprit de la région. Seul étonnement, la porte grande ouverte. Il les invite à s’approcher pour leur montrer l’organisation intérieure de ces maisons. Mais lorsqu’il passe la tête par la porte en criant « il y a quelqu’un ? », il ne peut empêcher un mouvement de recul. Un homme est là, mort, pendu. Une corde a été passée à un clou dépassant de la poutre ; il a passé sa tête dans l’anneau à son extrémité. Et tout autour, sur les murs, des photos d’un noyer d’une taille remarquable, celui qui est dehors. Mais sur chaque cliché, incrustée dans le feuillage, une image terrible et effrayante apparaît. Sur la table, à côté de l’imprimante, une autre photo. La longère, aux volets soigneusement vernis, le noyer, la barrière en retrait, et la silhouette d’un homme qui dort au pied de l’arbre. Dans les feuillages verts, la lumière dorée d’un soleil couchant. Rien de plus. L’homme sur la photo porte les mêmes vêtements que le pendu.  

mercredi 13 avril 2016

Photos noires #2

retrouvez la première partie ici


Le lendemain, le  photographe amateur décide de retourner voir ce noyer. La maison est fermée, volets tirés, tout est calme, pas de mouvement. Il prend Maélie à témoin :

- tu vois, il n’y a rien de spécial dans ce feuillage ! Bon, aujourd’hui il fait gris, la lumière ne joue pas avec les feuilles, mais on ne distingue aucun visage, non ?

- Non, on ne voit rien.
- Bon, je vais faire deux photos.
Théo a les traits tirés, pas dormi. Il se place à l’endroit même où il a pris son cliché la veille et prend une photo. Puis il remonte la route le long du virage, et sous un autre angle photographie à nouveau. Il se précipite vers sa moto, entraînant Maélie par la main. Il veut voir très vite ce que ça donne. De retour chez lui, il tremble en connectant l’appareil au PC. La première photo s’affiche, celle prise sous l’angle de la veille. Toujours des visages grimaçants, un peu semblables, un peu différents. La deuxième image se charge : deux silhouettes, deux hommes qui semblent se battre sur fond d’un ciel bleu noir. A chaque fois, le feuillage est envahi par une image qui n’existe pas.
- Ça alors, fait Théo. Elle aurait donc eu raison ma grand-mère ? Le noyer serait un arbre maléfique ? Mais pourquoi c’est tombé sur moi et pas sur le dormeur ?
Maélie ne sait pas quoi dire, elle ne comprend rien à cette allusion à une malédiction… Cette histoire est étrange, d’accord. Mais elle aurait aimé que Théo s’occupe un peu plus d’elle, elle repart dimanche soir et demain ils ont une réunion de famille… Théo sera chargé des photos, bien sûr.



Pour les dix-huit ans d’une cousine, il fait une centaine de photos. Ces clichés qui figent un instant de bonheur plus ou moins contraint par l’ampleur de l’évènement ne sont pas ceux qu’il aime faire. Mais les gens aiment avoir des souvenirs, alors il se plie de bonne grâce à l’exercice pour faire plaisir à sa famille. Avec une ou deux coupes de champagne en plus, il oublie ces images étranges qui ont pourri son samedi. Le soir venu, il charge les photos du jour, crée un album numérique qu’il met à disposition sur un serveur. Elles sont toutes « normales ». Enfin, pour dire les choses autrement, elles sont ce qu’elles étaient supposées être. Aucune mauvaise surprise avec. Demain c’est lundi, les cours recommencent à la fac et il sait qu’il n’aura pas la tête à ça. Son esprit vagabondera quelque part du côté d’un noyer maléfique.

Un mois s’est écoulé. Maélie n’est pas revenue et Théo a usé de sa solitude pour arpenter les marchés des petites villes, les fêtes de village, les prés à la suite des éleveurs allant voir si les vaches et leurs veaux vont bien. Il a pris des quantités de photos. Les touristes commencent à arriver en Morvan et il va traîner au bord des lacs, Settons ou Panecière, pour prendre sur le vif leurs petites manies. Il s’est laissé guider par le hasard à son habitude, toujours à la recherche de l’honnêteté et la générosité lors de la prise de vue. Il a tenté d’oublier la longère et son noyer. Vraiment, il a profondément essayé. Il ne peut pas. Le temps passe et l’envie de retourner là-bas le démange. Aujourd’hui pas de cours, il va enfourcher sa moto et y aller, c’est sûr. D’ailleurs le voici qui rassemble son matériel et le range dans son sac à dos spécial. La maison est là. Identique et pourtant… Le vernis des volets est écaillé, la porte un peu tordue laisse entrer un filet de vent, des toiles d’araignées envahissent l’imposte. Il n’ose pas s’approcher. Il veut juste refaire deux photos, comme lorsqu’il est venu avec Maélie. Il tremble un peu, a du mal à bien cadrer. Au fond, il a peur.

Il a raison d’avoir peur. Son reportage sur le Morvan contient des dizaines de photos, toutes normales. Mais ici le noyer, dont le feuillage atteint cette plénitude qui marque la fin du printemps et le début de l’été, est à nouveau couvert par des images insolites. Une silhouette de bouc toute noire pour l’un des clichés, un homme dévorant un enfant pour l’autre. L’envie lui prend d’attraper son appareil et de le balancer contre le mur. Théo doit faire un réel effort sur lui-même pour se contenir. Demain, il ira à la mairie du village pour prendre des renseignements, afin de rencontrer le propriétaire.
 

lundi 11 avril 2016

Photos noires #1


A la demande d'un cinquième d'un groupe qui se reconnaitra, voici enfin publiée une nouvelle qui dormait dans le tiroir virtuel de mon ordinateur depuis des années. 
Elle vous parviendra en trois épisodes, au long de cette semaine. 
Bonne lecture !  


Un virage en épingle à cheveux. Théo, marchant au bord de la route, arrive par le haut.  A l’extérieur du tournant se trouve une belle longère, récemment remise en état. Les pierres ont été nettoyées, les joints sont discrets ; les volets en bois vernis et la porte à imposte habillent agréablement la façade. Théo remarque le garde-corps en ferronnerie protégeant un escalier qui mène à une cave semi-enterrée. Il sourit. Typiquement morvandelle cette ferme ! Elle lui rappelle tant de souvenirs d’enfance…
A mesure qu’il s’approche, il admire aussi l’incroyable noyer qui se dresse à droite de la maison. Immense, il domine la longère de sa ramure. Quel âge peut-il avoir ? Cent ans ? Deux cents ans ?  Les branches basses sont coupées. Une, élevée, effleure le toit. Derrière l’arbre, une barrière en bois délimite un pré. Abordant le virage qui l’entraîne à gauche et va l’éloigner de la maison, Théo continue à marcher les yeux fixés sur elle et sur l’arbre. Soudain un détail attire son regard. Un homme dort appuyé au noyer, tourné vers la ferme, masqué par le tronc ; Théo ne pouvait le voir plus tôt. Il s’arrête pour mieux examiner le dormeur. Il porte un pantalon de toile bleue, des galoches en caoutchouc, une casquette. Ses jambes sont légèrement repliées, ses bras croisés sur sa poitrine, la tête penchée vers l’avant. Il a l’air âgé. Théo est surpris. Sa grand-mère lui a toujours dit qu’il ne faut pas dormir sous un noyer au risque de se réveiller avec mal à la tête ! Les racines de cette espèce secrèteraient un poison ! Comment un homme de cet âge peut-il prendre un risque pareil face à une croyance profondément ancrée ? Cela lui parait si saugrenu qu’il a envie de prendre une photo. Il aime capter des moments furtifs, éphémères, en tirer une photo qui racontera quelque chose. Il n’a encore jamais exposé mais espère le faire un jour ; il a déjà toute une série de photos d’instants quotidiens, décrivant la vie des gens, tout simplement.  A travers ces photos, il raconte le monde tel qu’il le perçoit, celui d’ici ou d’ailleurs, celui des gens qui ont une histoire. En Morvan les gens ont souvent une histoire. L’occasion est trop belle. Il avance le long du virage pour prendre un peu de champ et avoir une meilleure orientation par rapport au dormeur. Il pose son sac à dos, sort son appareil, vise et déclenche. Théo est heureux, sa promenade est belle et un instant furtif s’est offert à lui. Mais le fait qu’il s’agisse d’un noyer le met mal à l’aise, tant d’histoires étranges de sabbat et parfois de malédiction courent au sujet de cette espèce…

Le soir venu, il charge ses photos dans son PC. Il en a pris une dizaine aujourd’hui, mais seule celle du dormeur l’intéresse. C’est la dernière alors il fait vite défiler les autres, leur jetant un regard distrait. Etonnant chez lui qui passe tant de temps à examiner sa production, se demandant s’il a trouvé, à l’instant où il a appuyé sur le déclencheur, la fidèle nuance qui dira ce qu’il a ressenti. Mais il veut voir d’abord la photo du dormeur imprudent. La voici enfin, envahissant l’écran. Il pousse un cri, portant sa main à la bouche d’effroi. La photo est parfaitement équilibrée, bien « composée ». Tant mieux, car il refuse de retoucher, de recadrer, il aurait l’impression de tricher avec sa vérité. Non, le problème n’est pas là. C’est le feuillage de l’arbre. Etrangement, il y apparaît quelques visages ocre, noirs, terreux, des visages laids et effrayants. Théo ne comprend pas. Il vérifie sur l’écran de l’appareil photo qui contient toujours les clichés, et ne voit rien d’anormal, seulement du vert et de la lumière qui filtre entre les feuilles. Il décide d’imprimer la photo pour voir. Il utilise un papier spécial, l’opération est un peu longue, cela l’agace. Enfin l’image sort de la machine : elle est comme sur l’écran de l’ordinateur. Tout le reste de la photo est normal: le tronc, la longère, l’homme, la barrière derrière lui. Mais ces visages ! On dirait des sorcières, leurs visages sont grimaçants, plein de haine et de méchanceté.



Il est tellement concentré sur cette photo qu’il n’entend pas la clef tourner dans la serrure.
- Bonsoir mon loup !
Maélie s’approche, pose un baiser dans son cou, passe sa main sur sa poitrine, caressante. Étudiant tous les deux dans des villes distantes, ils ne se voient pas souvent. Elle a envie de fêter leurs retrouvailles. Comme il ne bouge pas, visage concentré sur une image à l’écran de l’ordinateur, elle lui mordille le lobe de l’oreille. Ça d’habitude, ça le fait réagir… plutôt bien ! Mais aujourd’hui, rien ne se passe. Elle murmure à son oreille
- Tu n’es pas content de me voir ?
- Regarde, regarde ça ! s’exclame-t-il en désignant l’écran du doigt.
Elle lève les yeux, les écarquille de surprise.
- Théo, tu as fait quoi avec cette photo ? Elle aurait été magnifique sans ces visages ! Un vieux qui dort sous un arbre, c’est si attachant… Et d’habitude tu ne retouches pas tes photos, tu ne rajoutes rien.
Elle ne remarque pas que Théo secoue la tête, cherche à dire non.
- Mais je n’ai rien fait ! J’ai pris la photo d’un arbre et d’un homme,  et tous ces visages qui apparaissent tous seuls, je n’y comprends rien, c’est horrible ! Ça ne ressemble pas à une illusion d’optique, c’est trop bien construit !
Inutile de dire que la soirée est gâchée, et que les envies de Maélie ne seront pas comblées…