vendredi 28 mars 2014

Match retour


L’entretien avait été épouvantable. Ce petit con avait tout pour faire l’affaire, mais il avait été odieux. Arrogant. Impossible de gommer ce défaut dans le rapport. Merde.



Assise à mon bureau, je triture un trombone. Contrariée. Je sens que le boss va arriver d’un instant à l’autre.

La porte s’ouvre.

- Alors, elle est comment cette perle rare ?

Gagné.

- Ben… Du point de vue des compétences, c’est tout bon. J’ai vu des photos de ses réalisations, c’est juste parfait.

- OK, compris. Quand vous répondez comme ça, c’est qu’il y a un problème de personnalité.

Mon silence est éloquent.



Six mois qu’on cherche. Pour un cabinet de chasseurs de têtes, ce n’est pas glorieux de ne pas satisfaire son client. Il faut dire qu’il cherche un drôle d’oiseau ! Cet homme est luthier, et également tailleur. Ses clientes violonistes lui confièrent un jour en avoir assez de donner leurs concerts toujours en robe noire. Pas fun. Du coup, à l’image de ses violons décorés de fine marqueterie aux goûts des artistes, il se mit à faire des robes sur mesure, un peu folles, colorées, à partir de pièces de tissus variées. De minuscules pièces de bois assemblées qui donnent un plus à l’instrument, des carrés d’étoffe cousues ensemble qui donnent un plus à la violoniste. Il va partir en retraite dans quelques années, et cherche un remplaçant, ou au moins quelqu’un qui continue à faire tourner son atelier.  



Oh, il veut bien un jeune gars à former mais il faut qu’il ait déjà fait ses preuves, qu’il ait de la rage et du mordant, de l’imagination, qu’il sache écouter les clientes, qu’il présente bien, que… Ce luthier cherche son double, en mieux. Ça ressemble à une mission impossible.



J’ai hérité de ce dossier. En toute logique, puisque je gère le département « artisanat d’art ». Je recrute des assistants de grands couturiers ; je débauche des employés de Vuitton pour un fabricant de bagages japonais qui veut se lancer dans le luxe ; je repère des dentellières hors pair, des taggeurs qui deviendront décorateurs de théâtre ; et quoi d’autre encore ? En vingt ans de carrière, tous mes clients ont été satisfaits. Pourtant chaque candidat présenté avait des défauts. Normal, l’homme parfait n’existe pas.



Là, je sèche. J’ai cherché partout. J’ai fouiné dans les moindres boutiques de vêtements de jeunes créateurs ; j’ai rendu visite à des fournisseurs de bois rares ; j’ai couru les ateliers de lutherie en province. Rien ne collait. Un candidat un peu trop excentrique, l’autre trop timide, celui-ci pas assez doué pour la pose du vernis, celui-là avec des mains trop grosses pour manipuler les robes lors des essayages… Je devenais folle.



- Bon, Carole, si c’est le bon, le seul, l’unique, qu’est-ce qu’on fait ?

Il est comme ça le boss. Un mot ou deux, puis il part. Puis revient et jette une phrase par l’entrebâillement de la porte, prêt à repartir. Cette fois-ci je me lève et vais vers lui pour le retenir.

- Je crois que c’est râpé. Le client est parti mécontent, sans un mot. Je ne peux raisonnablement pas insister sur ce candidat.

Le patron entre, s’assoit.

- Vous pouvez me rafraîchir la mémoire ?



Je respire à fond. Le boss ne sait pas tout, j’ai omis de lui donner quelques détails. Comme souvent. Je joue, parfois je gagne. Mais ça ne marche pas à tous les coups.

- Mon candidat est compétent, pas de doute là-dessus.

- C’est un bon début, mais vous l’avez déjà dit. Allez Carole, crachez le morceau.

- Il a un trou de deux ans dans son CV. Une période assez inavouable dans un entretien de recrutement.

Silence.

- Et ? Faut que vous tire les vers du nez un à un ?

- Il était accro au jeu. Des paris sur les matchs de hand ou de rugby, ceux à perdre, ceux à gagner, les matchs aller, les matchs retour. Il n’a fait ça que pendant deux années.

Il m’interrompt :

- Il en est sorti ?

- Oui, sinon je ne l’aurai pas sélectionné ! Il a eu un déclic un jour. En jouant au foot avec son neveu. Son récit était émouvant d’ailleurs : s’il laissait son neveu gagner une partie, le gamin voulait en jouer une autre. Match aller, match retour. Et si le petit perdait, il riait. Et notre candidat s’est rendu compte que gagner ou perdre avait peu d’importance. En sport comme dans les paris. Il a laissé tomber tout ça d’un seul coup.

- Bon, c’est très positif ça, non ?

- Oui mais… Il s’est braqué lors de l’entretien, quand le luthier lui a posé des questions sur ces deux années. Il l’a pris de haut, disant qu’il n’avait de compte à rendre à personne.

- C’est con ça. Parce que la faille aurait pu devenir un atout. La volonté qui triomphe sur la facilité.

Il a jeté quelques mots, il part. A son habitude.



Me voilà seule avec ce mot qui tourne dans ma tête : atout. Avoir un atout dans son jeu, c’est capital. L’avantage sur l’adversaire. Mon atout, c’est qu’un luthier-tailleur, ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval. Celui du candidat, c’est sa constance. Si on combine tout ça, ça fait un sacré avantage ! Tout ce qu’il faut pour renverser une situation, non ? Nous étions menés au score, mais nous pouvons remonter ; je sens que je peux tenter un coup. Reste à trouver lequel. Comment relancer le jeu ?



- Boss c’est fait !

- Quoi ?

- Le luthier, il embauche le joueur !

- Comment ?

- Dans le quartier des artisans, il y avait une journée portes ouvertes. J’y ai envoyé le candidat, une sorte de pari. Il en est revenu tout penaud.

- ??

- Quand il a vu les œuvres du patron, il n’avait plus qu’une envie : travailler avec lui. Faut dire que ses violons sont des merveilles. De la poésie pure. Une sonorité claire, et une décoration si fine, si originale ! Il a par exemple fait un violon avec de petites applications de bois représentant Ophélie sur son long fleuve noir, c’est à pleurer d’émotion ! Il n’a vraiment pas son pareil.



Ensuite, tout s’est déroulé comme prévu. Le gamin n’y tenait plus. Il voulait un nouvel entretien. M’a appelée. Une fois, deux fois. Je  l’ai fait mariner un peu. Quand la pression a été assez forte, c’est moi qui ai téléphoné. Il voulait un nouvel entretien. Alors, je ne me suis pas laissé avoir. Intransigeante ! Si vous ne respectez pas les règles du jeu, je sifflerai la fin de la partie, compris ? Les règles sont : on répond à toutes les questions ; on est aimable ; on sourit. Il a dit oui à tout !



- Ça y est, ils ont signé.

- Très bien, Carole

Ses trois mots jetés, le boss part.

Et moi, j’attaque une boite de chocolat pour fêter cela.  Il m’avait fait perdre le match aller, ce gamin, et bien j’ai tout fait pour qu’il puisse gagner le match retour ! 

cette nouvelle a été écrite pour le concours de la revue Rue Saint Ambroise


jeudi 20 mars 2014

mes lectures de février

La suite de mes lectures, pour le mois de février: deux déceptions et un vrai coup de foudre...



Intermède, Owen Martell
Je m’avoue un peu déçue… L’auteur avait été intéressant à écouter lors de sa venue à Paroles d’Encre. J’étais attirée par le thème aussi : les quelques mois de a vie d’un pianiste de jazz célèbre, entre la mort de son bassiste et … la suite de sa vie. Le récit d’un entre-deux, d’un de ces moments où tout peut arriver. J’étais par avance séduite par la construction également : une narration à quatre voix : successivement celles du frère, de la mère, du père puis du héros.

J’ai été décontenancée par la froideur du récit, qui m’a tenue assez loin des personnages.

Le roman de mes chemins buissonniers, Jean-Pierre Fleury
 J’ai acheté ce livre à l’occasion d’une dédicace de l’auteur dans une librairie à Orléans. En me parlant, JP Fleury avait évoqué la nature, la marche dans les sous-bois, plein de choses que j’aime.

Je dois dire que par certains aspects j’ai aimé ce livre. L’auteur fait montre d’une connaissance profonde de la nature, ses descriptions du brame du cerf, des découvertes qu’on peut faire au coin d’un sentier, de la pêche, de la fabrication du charbon, tout cela est plein de poésie, d’un enthousiasme positif, et nous entraîne…

Mais par ailleurs ses charges contre le monde moderne sont un peu lourdes. Le genre « d’accord pour les autoroutes mais pas chez moi », c’est un peu court.

Je suis une amoureuse de la nature, inquiète de l’urbanisation galopante qui mange nos campagnes, inquiète des effets de la pollution et le la distance croissante entre les urbains et la nature. Mais tout n’est pas mauvais dans le monde moderne (par exemple on soigne des maladies hier encore incurables) et le propos manque de nuance.

Requiem pour un paysan espagnol, Ramón Sender
 Tout le récit se passe pendant la longue attente d’un curé qui veut célébrer un requiem pour un paysan mort. Il évoque ses souvenir de Paco et de son itinéraire, jusqu’à ces jours difficiles de la guerre civile (jamais nommée).

Un très beau texte, très imprégné de l’âme et des contradictions espagnoles, de sa société écartelée entre rigueur et aspiration à la liberté. La panoplie de personnages qui traversent le roman évoque bien tous les aspects de la société espagnole de l’époque.

Ce qui est remarquable est d’avoir su regrouper tous ces ingrédients sans écrire une œuvre didactique mais bien un œuvre romanesque. Je recommande vivement cette lecture !

A noter également: une belle édition, avec un papier de bonne qualité, des illustrations et une couverture réussies.

et comme pour janvier: quelques uns de ces avis ont été publié sur le site Babelio, que je vous invite à consulter. 

lundi 17 mars 2014

mes lectures de janvier

Depuis le début de l'année, j'ai lu pas mal de livres. Il me prend l'envie de vous en parler, de façon concise. Si vous les avez lu, j'aimerais savoir ce que vous en pensez !




Ce qu’il advint du sauvage blanc, François Garde
Formidable !
Un homme, voyageur moyennement efficace, prend en charge (un peu contraint et forcé) un sauvage blanc, un marin abandonné par son navire et qui a passé dix-sept ans parmi les aborigènes.
D'une écriture classique, ce texte excelle par sa finesse de la lecture de l'âme humaine. Le récit à deux voix, celle du voyageur via des lettres qu'il écrit au président de la société de géographie de Paris, et
 celle du sauvage qui va perdre tous les mots de sa langue natale, est d'une rare habileté.

Un livre à lire absolument ! 

La nuit tombée, Antoine Choplin
ce livre m'a été offert par une amie, à l'occasion d'une soirée Paroles d'Encre. Elle avait aimé Le héron de Guernica et voulais me faire découvrir cet auteur. 

Un livre remarquable, une très belle écriture, pour un récit qui se déroule suer une nuit: un homme retourne dans une zone interdite, après un incident nucléaire dans une central, pour aller dans son ancien appartement chercher la porte de la chambre de son fils. Ce voyage sur ses pas d'avant la catastrophe va faire renaître des amitiés, des sentiments forts entre des gens éloignés par le drame. Sa quête sera couronnée de succès, et il repartira, sans qu'on sache si ces amis pourront se revoir un jour.

J'ai beaucoup aimé cette lecture, et j'ai donc mis Le héron de Guernica sur ma liste :-)

Vol de nuit, Saint-ex. 
Voir les Petits bonheurs de lecture publiés sur ce blog, ici

Qui est Dieu, Jean Soler.
 Je ne vais prétendre faire ici une critique de ce livre, je ne suis pas assez bonne en philo pour cela. Disons que j'ai eu envie de le lire suite à à lecture d'un chronique du remarquable Bernard Revel dans la semaine du Roussillon.

Cet essai est une compilation des publications de l’auteur. Il entreprend de démonter la lecture actuelle de la bible juive et tente de démontrer que la religion juive n’était pas monothéiste à l’origine. Pourquoi pas, c’est assez convaincant. Mais quand il commence à évoquer la possible influence de la religion juive dans les pensées d’Hitler, c’est déroutant, pour ne pas dire plus.
Autre point ennuyeux : il revient sur les mêmes thèses atout au long du livre, et peine à les développer plus avant.

Au final, j'espérais une lecture qui m'amène à réfléchir sur les religions, moi qui suis athée et ce fut le cas mais pas dans le sens espéré, mas dans le sens d'une plus grande ouverture sur le monde et sur les diverses visions que peuvent en proposer les monothéismes.

quelques uns de ces avis ont été publié sur le site Babelio, que je vous invite à consulter. 

jeudi 6 mars 2014

Cher Roger



Un hommage à un Roger a déjà été publié sur ce blog, par un blogueur qui évoquait son frère disparu. J'ai souvent songé à écrire celui-ci , une hommage à "mon" Roger disparu, sans oser me lancer. J'ai enfin franchi le pas il y a quelques jours, pour réaliser que... il était temps, le trentième anniversaire de sa disparition est dans quelques jours.

Cher Roger

Moi, je ne suis pas du genre à honorer les morts: je veux dire aller sur leur tombe, mettre des fleurs, tout ça... mais je suis du genre à penser à eux. A ceux que je regrette, et parfois aux autres, car on ne peut pas vouloir que du mal aux gens.

Mais il y a quelques disparus très présents à ma mémoire. Mon grand-oncle, un peu plus que mon grand-père car il a été là plus longtemps, il m'a donc plus influencée. Mon grand-père bien sûr. Et puis vous. Comment dire... je me sens orpheline depuis que vous nous avez quitté.

Le rugby, enfin les commentaires de rugby, n'ont plus jamais eu la même saveur après.

De vous il me reste une voix, un accent, un enthousiasme, et surtout une vision du jeu. J'avais un jour noté une petite phrase dans un carnet. A propos d'une passe d'un joueur qui a envoyé son partenaire à l'essai, vous vous êtes exclamé "c'est tout le rugby, ça: on ne ait pas une passe, on offre un essai!". Le petit carnet, je ne l'ai plus depuis longtemps. Mais c'est drôle, je n'en n'ai pas besoin pour me souvenir de cette phrase.

Aujourd'hui, les commentateurs nous disent "magnifique essai de untel, son nième en championnat, etc..." et oublient l'auteur de la passe, souvent bien plus remarquable geste que l'essai.

De vous il me reste la photo de Rives vous offrant son maillot, Je ne l'ai jamais cherchée sur Internet. Pas besoin, elle est gravée dans ma mémoire.

De vous il me reste aussi de beaux souvenirs de votre comparse Bala et de son maniement si élégant de la langue française. En terminale, ma prof de français nous confiant un jour, toute rougissante, aimer écouter les matches de rugby, pour la beauté de son verbe.

De vous il me reste surtout cette vision du jeu, au sens premier du mot: on est sur le terrain pour jouer, même si jouer se conjugue avec combattre, affronter, conquérir. Jouer se conjuguait toujours avec fierté d'être là, de porter le maillot, de servir son équipe.

C'est cela que j'ai appris à aimer, et que je continue à aimer envers et contre tout, malgré les changements intervenus.

Alors voilà: moi qui n'aime pas (trop) honorer les morts, j'ai tout de même voulu vous rendre hommage. Aucun hommage ne vaudra les larmes de Jean-Pierre Rives, lors d'une émission anniversaire de Stade 2, évoquant votre souvenir. Ce jour-là, j'ai pleuré avec lui.

Vous me manquez depuis trente ans, et ce n'est pas près de s'arrêter.

Valérie