mercredi 25 juin 2014

choisir sa mort



Au hasard de mes pérégrinations sur Internet, je suis tombée sur une interview déjà un peu ancienne de Guy Bedos, à propos de son livre « le jour et l’heure ». Retrouvez-là ici.

Le titre donné à l’article m’a interpellée : « le suicide est la liberté ultime ». Cela m’a rappelée une phrase que j’ai écrite à peu près à la même époque que le roman de Bedos :

 « Mais au moins, René aurait choisi la liberté, jusqu’au bout. Et la liberté suprême, c’était de choisir sa mort. »

Cette phrase terminait une nouvelle à laquelle je suis attachée, qui a été publiée dans mon recueil numérique de nouvelles  L’Arboretum Imaginaire, malheureusement indisponible.

Ça m’a donné envie de vous l’offrir en lecture sur ce blog, en vous invitant à réfléchir à cette phrase, qui a pour moi une résonance bien au-delà de la petite fiction dont elle est extraite.

Bonne lecture… 

Auprès de son arbre, ... 

Du pied droit, il prit appui. Au-dessus de sa tête se trouvait une autre branche. Il l’attrapa des deux mains, tira sur les bras et poussa sur la cuisse. Lentement le pied gauche rejoignit le droit. Sa hanche tirait, il était essoufflé. Il y a encore quelques saisons, il aurait continué son ascension. Il se serait assis à califourchon sur une branche élevée, et aurait contemplé la vallée.

Il aimait la vue apaisante du vert sombre des arbres peuplant le cirque du haut de la vallée. Il aimait surtout cette impression de force, de puissance pacifique donnée par ces géants qui dominaient la forêt de la tête et des épaules, les séquoias. Depuis qu’il vivait ici, il les avait longuement observés. Les plus grands avaient une base très large, quinze à vingt mètres de circonférence. Leurs troncs étaient étranges, de forme conique. Sur les plus vieux, les premières branches n’apparaissaient qu’à plus de vingt mètres de hauteur, plus que la taille d’un immeuble moyen. C’est pour cela que son observatoire est sur un séquoia plus petit, ainsi il peut grimper. Enfin, il pouvait. Il a trop mal maintenant. Il va falloir se décider à réparer.

Depuis trente ans, il vivait ici. Seul au milieu des arbres, avec pour unique compagnie les lions des forêts et les ours. C’est ce qu’il avait voulu. Être seul, loin de sa ville natale surpeuplée. Vivre comme un sauvage. Au début, c’était dur. Le plus compliqué était de se nourrir. Il avait dû inventer des techniques de chasse, sans doute proches de celles de ses lointains ancêtres, des primitifs qui avaient peut-être vécu là. Ses premières prises : des lièvres, en créant des collets. Ensuite il s’était attaqué à plus difficile, des cerfs chassés grâce à un arc et des flèches ; armes qu’il avait passé des heures à tailler à l’aide de pierres coupantes. Aujourd’hui il était capable de tuer un ours. Il y avait eu souvent des instants de doutes, où il songeait à retourner dans sa ville protectrice, avec la nourriture toujours à sa disposition. Mais à chaque fois, la contemplation des montagnes, des forêts, des séquoias surtout, lui montrait à quel point il était mieux ici, au milieu d’une nature retrouvée.

Il avait malgré tout dû faire appel à ses congénères à plusieurs reprises afin d’être réparé. La première fois, c’était lorsque la foudre était tombée. Elle avait touché les séquoias en premier, car ils étaient plus grands. Le gros de l’incendie avait duré toute une semaine, mais le feu avait continué de couver au coeur de certains géants, y creusant d’incroyables cavernes. C’était en se réfugiant dans l’une d’elles qu’il s’était brûlé le pied et la jambe. 

Suite à l’intervention de l’équipe médicale, il n’en avait conservé aucune trace. Il avait fait améliorer ses yeux aussi, afin de mieux chasser. L’équipe technique avait réalisé du bon boulot en modifiant la courbure de sa cornée.

Maintenant, il lui fallait reprendre contact pour se faire poser une prothèse de hanche. De toute façon, c’était dans son contrat, il n’y aurait aucun problème.

Perché sur son observatoire, le dos bien calé contre le tronc du « petit » séquoia, il attendait le coucher du soleil qui descendait doucement dans son dos. L’ombre s’étendrait bientôt sur les arbres à ses pieds, qui deviendraient violets puis noirs. Sur l’autre versant de la vallée, le vert sombre des épineux s’animerait dans la lumière chaude. Il prendrait des reflets dorés, puis cuivrés, de plus en plus rouge, avant le noir de la nuit.
À vingt mètres de lui, la cime d’un épicéa se balançait, malgré l’absence de vent.
— Tiens !                   
Il observa. C’était un ours qui se frottait le dos contre le tronc, entraînant l’arbre dans son mouvement. Il ferma les yeux.
— Depuis presque trente ans que je suis là, j’ai appris tant de choses merveilleuses et étonnantes en contemplant la nature. Je ne m’en suis jamais lassé. Mais mon contrat arrive à expiration. Je ne veux pas rentrer. Que faire ?

De toute façon, il n’avait pas le choix. Il pourrait tenir encore quelques jours face à la douleur, mais le handicap de sa hanche raide l’empêchait de chasser. En ce tout début de printemps, il n’y avait pas encore de baies à ramasser. Il rouvrit les yeux, se concentra. Pour se faire réparer, il devait aller à la borne de secours, contacter l’équipe médicale, donner son nom. Vivant seul depuis si longtemps, il ne l’avait plus employé, même en pensée, depuis... l’intervention sur les yeux. Quand il s’adressait à lui-même, s’expliquant comment faire telle ou telle chose, il se disait « tu ». Il laissa errer son regard dans le vide, retournant ses pensées vers son intérieur, afin d’y retrouver son nom.
Il se revit enfant, à Bombay. Une femme aux longs cheveux bruns, vêtue d’une robe jaune ample et vaporeuse, lui parlait doucement. Sa mère. Il fallait qu’il se concentre plus encore, pour comprendre ce qu’elle dit. Il posa les deux mains sur la branche, se pencha en avant, comme s’il s’approchait de quelqu’un chuchotant.
— Tu comprends, René, pourquoi nous sommes là.

D’un coup, tout lui sauta à la figure. Son prénom : René. Les séances pédagogiques obligatoires que tous les parents, à bord des villes flottantes, devaient dispenser à leurs enfants. Ensuite, le pourquoi. De nombreux siècles plus tôt, l’homme avait tant pollué la Terre qu’elle était devenue invivable. Le climat s’était détraqué, les cyclones et la sécheresse régnaient en maître. Plus moyen de faire pousser quoi que ce soit. De famines en catastrophe naturelles, la population de la Terre s’était réduite inexorablement. Mais les savants n’étaient pas restés les deux pieds dans le même sabot, cherchant des solutions. Ils en avaient imaginé des centaines. Après tout, ils étaient payés pour cela ! La meilleure, ou du moins celle qui remporta l’adhésion des politiques et des populations fut la création de villes flottantes, en orbite géostationnaire à trente-six mille kilomètres d’altitude.
Il fallut cinq siècles pour les construire au sol, morceau par morceau, avant de les envoyer dans l’espace, de les assembler et enfin y installer des familles entières. Chaque ville flottante prit le nom de la ville terrestre au-dessus de laquelle elle tournait. Pour la famille de René (enfin, pour ses ancêtres), ce fut Bombay. Jamais il ne sut pourquoi. De toute façon, toutes ces villes étaient entièrement cosmopolites, brassant sans distinction les origines. Comme on n’avait cessé de lui raconter dans son enfance, ces villes vues de l’extérieur ressemblaient à un œuf au plat. Au centre se dressait un immense parc imaginé, à ce qu’il se disait, à partir de celui d’une ville terrestre d’autrefois : New York. On y trouvait des arbres, de la verdure, des écureuils, des lapins... De quoi pouvoir faire en pensée un voyage sur Terre. La première couronne, plate comme les anneaux de Saturne, ou le blanc de l’œuf, abritait toute la vie économique et sociale de la ville : appartements, entreprises industrielles, boutiques, hôpitaux... Pour cela, l’humanité n’avait pas eu beaucoup d’imagination, tout avait été recréé comme sur Terre. À la périphérie, enfin, la couronne extérieure était couverte de potagers, vergers, champs, élevages... De quoi nourrir une population que les autorités s’employaient à maintenir stable. Le tout tournait lentement sur lui-même, créant une pesanteur artificielle.
Des villes comme Bombay, il y en avait des dizaines en orbite autour de la Terre. Les premiers temps (les premiers siècles), chaque ville vécut en autarcie, séparée des autres. Mais au bout d’un moment, des vagues de dépression et de suicides se déclenchèrent. Les psychologues expliquèrent à qui voulait l’entendre que les gens ne supportaient pas l’enfermement et qu’on pourrait atténuer leur blues en les laissant voyager. Un état d’âme courant chez les insulaires, parait-il. Des compagnies de transport furent donc créées, assurant les liaisons par navette entre les villes. René visita ainsi Paris, flottant au-dessus de la ville natale de ses ancêtres, et fit connaissance avec de lointains cousins. Malgré cela, son blues à lui ne s’atténuait pas. Il grandit, devint étudiant, commença une thèse de recherche. Il faisait partie de l’équipe chargée de surveiller la Terre. Les Hommes l’avaient quitté depuis presque mille ans. Les paramètres mesurés, température au sol, vitesse du vent, précipitations tendaient à montrer un retour à la normale. Cette information ne put rester secrète longtemps. Le Gouvernement décréta alors l’interdiction du retour massif sur terre, arguant que ce que l’humanité avait détruit une fois, elle pouvait le détruire une deuxième fois. 

Un homme d’affaires flaira le bon coup. Il mit sur pied une entreprise qui offrait pour une durée déterminée — entre cinq et dix ans —, un retour sur terre dans un lieu au choix du client, avec plusieurs degrés d’assistance possible : nourriture, fourniture d’énergie, habitat, soins... Le nombre de personnes autorisées à retourner sur terre fut sévèrement règlementé, avec une obligation de plusieurs milliers d’hectares par habitant. René, lui, se passionna pour la vie sauvage. Il fréquenta les bibliothèques, et lut beaucoup. De vieux ouvrages comme James Fenimore Cooper ou Jack London avaient été scannés, il s’en régala. Mais son esprit scientifique souhaitait aller plus loin, et il rechercha des ouvrages techniques sur les régions concernées, surtout les montagnes Rocheuses et autres massifs américains. C’est là qu’il fit la découverte de sa vie : le séquoia géant. Un arbre incroyable. Par ses dimensions d'abord. Un séquoia gigantum ou un sempervirens peut atteindre jusqu’à cent quarante mètres pour les plus âgés, presque vingt mètres de circonférence à la base ! Par leur longévité ensuite. Ils font partie des espèces végétales les plus anciennes sur terre, des sortes de fossiles géants ayant occupé tout l’hémisphère nord dans les époques les plus reculées de la préhistoire. Aujourd’hui cantonnés dans ce qui se nommait la Sierra Nevada, ils se sont adaptés à l’altitude et vivent au-dessus de mille cinq cents mètres. Le plus vieil arbre répertorié à l’époque où ce livre avait été écrit était supposé avoir plus de quatre mille ans. René découvrit aussi avec stupéfaction que les plus grands ou les plus vieux arbres portaient le nom de personnes célèbres, mais dont l’évocation ne lui disait rien. En consultant d’autres livres, il apprit que les Indiens et leur pratique de chasse qui consistait à brûler les petits arbres avaient contribué à leur croissance. Enfouies dans le sol, les graines pouvaient attendre jusqu’à deux ans qu’un incendie, nettoyant la surface, vienne favoriser leur éclosion. Ces arbres étaient décidément de bien surprenantes merveilles. Plus ses recherches avançaient, plus René se prenait de passion pour le sujet. La nuit venue, il rêvait de cerfs se promenant au pied des séquoias, de martres sautant le long de leurs troncs, de lynx à l’affût sur les branches basses d’arbres encore jeunes. Si chacun de ses songes lui faisait vivre une aventure de plus, chaque jour se mit à l’oppresser. Et l’impossibilité de sortir de la ville devint une sorte de cauchemar éveillé. René avait alors vingt-cinq ans, un diplôme remarquable en poche, mais pas la perspective de descendre sur terre vivre parmi ses séquoias. Décidé à tout tenter, il se mit à servir dans un bar après sa journée de travail, il s’interdit tout loisir pour économiser sou à sou l’argent du voyage. Il en parla à ses parents, qui eurent les plus grandes difficultés à le comprendre :
— Voyons, tu as un si bel avenir devant toi ici ! Tu peux devenir un savant de renom, un homme respecté. Pourquoi tout perdre ainsi ?
— Pour vivre !

Quinze ans furent nécessaires pour accumuler la somme requise. Il fit des publications dans des revues scientifiques, des conférences, tout ce qu’il fallait pour améliorer ses revenus, pour y arriver. Lorsqu’il partit, ses parents n’avaient toujours pas compris. Il en était désolé, car il savait qu’avec l’option qu’il avait choisi, trente ans sur Terre avec assistance médicale uniquement, il ne les reverrait pas. Ils seraient morts à son retour.

Il s’accrocha plus fort à la branche. Personne ne l’attendait, raison de plus pour ne pas revenir. Ni père, ni mère. Ni frère ou sœur qu’il n’avait pas eus...
Il était temps de redescendre maintenant, de rejoindre sa maison, une grotte qu’il avait aménagée pour dormir confortablement. Surtout ne pas oublier mon nom pour aller à la borne demain : René.

La conversation avec l’homme de la borne, enfin celui qui répondait du haut de la ville flottante de Los Angeles, fut assez délicate :
— Mais enfin, M. Charpentier (c’était donc cela son nom complet, René Charpentier). Votre contrat prend fin dans un mois. Vous ne pensez pas qu’il serait plus simple de rentrer à Bombay ?
René insista. Il savait que l’intervention pouvait se faire sur place, nul besoin de monter dans une ville flottante, qu’elle ne prenait qu’une journée et que dès le lendemain il pourrait marcher. On ne parlait plus de médecine, mais de réparation, tellement les choses étaient devenues simples.
— Écoutez, mon vieux. J’y ai droit, c’est dans mon contrat. Alors, vous me la refaites, cette hanche. N’oubliez pas qu’avec l’assurance, si demain je me fais tuer par un ours à cause de mon handicap, vous serez responsables. Vous devrez une fortune à ma famille.
Son interlocuteur n’était qu’un employé mal payé, il ne prit pas la peine de vérifier si René Charpentier avait encore une famille.

Durant les quelques jours qui suivirent sa réparation, René dut se contenter à nouveau de lièvres attrapés au collet. Mais très vite, sa motricité revint, et il put de nouveau grimper dans son séquoia d'observation sans difficulté.
Il restait tout de même un problème non résolu :
— Que vais-je faire dans trois semaines ?

Selon les termes du contrat, René devrait se présenter à la borne, où une équipe mobile viendrait le chercher et l'emmènerait à la base de lancement terrestre de ce qu’avait été autrefois Los Angeles. On le ferait ensuite monter à bord de sa sœur flottante. Ensuite il pourrait aller où bon lui semblerait par le réseau de circulation entre villes. Tous ceux qui avaient tenté l’expérience avant lui avaient eu droit à un retour triomphal, enchaînant livres et conférences sur le thème de « ma vie sur une terre redevenue sauvage ». Cela ne lui disait rien. Il était certain qu’il ne pourrait jamais plus supporter l’enfermement dans les villes flottantes, avec pour seul aperçu de la nature leurs « Central Park » interchangeables.

Il n’existait qu’une solution, mais il n’osait pas la formuler, tant elle lui paraissait audacieuse. C’était pourtant simple : changer de vallée, migrer dans la montagne, en restant dans la Sierra Nevada avec les séquoias. Alors l’entreprise auprès de qui il avait souscrit son contrat serait contrainte de le dénoncer à la police. Mais que risquait-il ? En migrant vers le nord de la Sierra, il sortait de la zone de surveillance et là, plus moyen de le repérer. Quant à envoyer des policiers pour le poursuivre, autant ne pas y songer : ils seraient bien incapable de se déplacer dans une forêt profonde, au cœur d’un massif de montagnes abrupt, où toutes traces de sentier ou chemin avait disparu depuis des siècles. En vérité, sa décision était déjà prise, inconsciemment. Il fallait juste qu’il se l’avoue.
Sans perdre de temps, il confectionna avec une peau d’ours et des lanières de cuir de cerf une sorte de havresac dans lequel il rassembla ses trésors : deux silex pour allumer un feu, son couteau (seul souvenir de sa vie sur Bombay), de la viande séchée, quelques hardes confectionnées dans la peau de ses proies...
Puis, il partit.
Bien sûr, c’était risqué. À soixante-dix ans, sans assistance médicale, le moindre bobo prendrait immédiatement de dangereuses proportions. Mais au moins, René aurait choisi la liberté, jusqu’au bout. Et la liberté suprême, c’était de choisir sa mort.
Pour lui, une mort de vieillesse, sur terre, au pied d’un séquoia.


 



lundi 26 mai 2014

petits bonheurs de lecture #9: Le cercle des douze



Ceux qui me suivent avec régularité savent combien j’apprécie la SantJordi. Mais quand en plus on m’offre un livre remarquable, cette fête donne lieu à un vrai bonheur de lecture !

Cette chance m’a été offerte avec le Cercle des Douze, de Pablo de Santis, résumé ici. Pour ceux qui n’ont pas envie de cliquer : Douze détectives, liés par l’organisation d’un cercle, se retrouvent à Paris à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1889. Un crime va troubler leur réunion, sur fond de chantier de Tour Eiffel et de préparatifs de dernière minute, dans une capitale bouillonnante et déconcertée par cette construction métallique sans pareille.

Si le roman prend une centaine de pages pour se mettre en place, ce qui me semble beaucoup, il déroule ensuite une énigme qui m’a tenue en haleine, avec une galerie de portraits étonnante : j’ai adoré détester ces détectives arrogants, si mauvais camarades, si peu intéressés par les malheurs des autres… J’ai aussi pris un grand plaisir à lire quelques passages d’une grande finesse d’écriture. J’ai relevé pour vous ces perles :


   La Tour déployait dans le ciel gris son gigantisme sans objet. Elle semblait faite seulement pour les jours sans nuages, pour être vie de loin et sous la pluie. Quelques années plus tard, pour l’exposition de 1900, entourée d’automobiles, elle semblerait déjà ancienne, mais au temps de sa construction, elle conservait un air de surprise extravagante. Ce qui était prodigieux n’était pas sa hauteur, mais sa fin programmée. Que quelque chose d’aussi gigantesque puisse disparaitre sans cataclysme, comme les pièces d’un jouet qu’on range dans une boîte en bois, projetait autour d’elle une ombre d’irréalité futile. Elle nous susurrait à l’oreille de ne pas prendre la vie trop au sérieux.



   Il n’y avait aucun livre dans la maison de Grialet : c’était la maison tout entière qui était un livre. L’immeuble, comme je le sus par la suite, avait appartenu à l’éditeur Fussel, qui avait fait construire portes et fenêtres comme si elles avaient été des couvertures de livres. Les escaliers à colimaçon s’élevaient comme des arabesques ; des pièces imprévues surgissaient de-ci de-là comme des notes de bas de pages ; les couloirs s’allongeaient telles des gloses exagérées.



(l’énigme) était ce qu’elle avait toujours été depuis mon enfance : un puzzle. Mon père rentrait à la maison avec le grand carton enveloppé dans du papier bleu. Devant la fenêtre, j’arrachais le papier, je renversais les pièces sur le sol et je jouissais du spectacle de ce chaos brillant qui attendait qu’on y mette de l’ordre et qu’on trouve, derrière les formes, la Forme.

lundi 12 mai 2014

A l'encre bleu nuit devient (temporairement) atelier d'écriture

Je suis en plaine phase de tri et de rangement. Grâce à cela je retrouve plein de vieux souvenirs. Dont une feuille qui comporte d'un coté un bateau dessiné par une de mes filles il y a longtemps, et de l'autre le thème d'un atelier d'écriture. Je l'avais complètement oublié. J'ai retrouvé le texte écrit à partir la trame imposée: oublié aussi.

Mais j'aime bien ce thème et j'ai envie de vous le soumettre:

Une histoire en quatre parties, avec 2 personnages principaux:

1) un garçon qui connait l'existence de la petite fille

2) un couteau

3) une île

4) une petite fille qui ne connait pas l'existence du garçon.

Le garçon et la fille ne se connaissent pas, et ne sont pas de la même famille.

Dites-moi donc à quoi cela vous fait penser, quelle histoire vous aimeriez raconter pour répondre à cette trame. Donnez un nom, un âge à chaque enfant, ou pas d'ailleurs, choisissez un lieu, une situation, quelque chose qui vous émeuve et vous donnerais envie de poser quelques mors sur une page.

Et si vous êtes inspirés, écrivez :-)

De mon côté, je vous livrerais peut-être des éléments de cette vieille nouvelle (écrite en 1997 !) issue de mon imagination et de ce thème.

A vos plumes !

vendredi 2 mai 2014

Le dernier tigre rouge, Jérémie Guez



J’ai eu la chance récemment d’être invitée par Babelio (cliquez pour découvrir le site)  à une rencontre avec Jérémie Guez, jeune écrivain, pour son quatrième roman : Le dernier tigre rouge. Je reviendrai sur cette rencontre dès que mon emploi du temps surchargé (vacances !) m’en laissera le temps. Je souhaite simplement ici parler du roman.

Il débute à Saigon en 1946 et se termine à quelques kilomètres de là, à Cap Saint-Jacques, en 1954 : une arrivée, un départ. Entre mes deux : la guerre d’Indochine, et une trajectoire individuelle, celle de Charles Bareuil, engagé dans la légion étrangère pour des raisons très personnelles. Il croisera des hommes qui deviendront des amis, et un qui restera son ennemi. Il croisera une femme aussi, et avec elle peut-être un bout d’avenir ?

Je l’avoue tout net : je me suis engagée dans cette lecture avec méfiance. Avec un univers comme la Légion, je craignais des personnages tout d’une pièce, des blocs rigides. Jérémie Guez insuffle à ses personnages des fêlures, des doutes, des passés qui leur donne de la chair. Même s’il peine un peu à nous faire partager leurs sentiments, le lecteur se laisse assez vite happer par les évènements, les longs moments d’attente, les marches, tout ce quotidien de la vie de soldat que, personnellement, je connais mal.

Dans un roman historique, bien sûr la petite histoire côtoie la Grande. Une des forces de ce livre est de donner, sans en avoir l’air, une vraie leçon d’histoire sur cette guerre méconnue. Vue des Viets, vue des français, vue des chinois aussi. Sur ce plan j’ai beaucoup appris. Jérémie Guez s’est beaucoup documenté pour écrire ce texte, et pas besoin de le rencontrer pour s’en douter tant son œuvre fourmille de descriptions et de détails qui font qu’on y est, dans l’Indochine de l’immédiat après-guerre, aussi bien le lieu que l’époque.

Enfin, l’auteur distille savamment tout au long du roman les détails qui permettront de lever le voile sur le passé des personnages, et de les comprendre un peu mieux.

S’il manque encore à ce jeune romancier un peu de souffle romanesque, il a de l’imagination, une ampleur narrative, une vraie capacité à camper des personnages. Quelques phrases d’une grande poésie habitent le livre,  le point-virgule (signe de ponctuation qui tombe en désuétude) est employé avec une réelle habileté, les scènes de combat sont racontés sans tomber dans le spectaculaire cher aux auteurs qui louchent trop vers le cinéma. Bref, de réels atouts. Jérémie Guez a confié l’envie de faire de Bareuil une sorte de personnage récurrent,  il ne reste plus qu’à lui donner un peu plus de corps, qu’à laisser parfois le lecteur entrer dans sa tête, et alors il tiendra sans doute un très bon livre.

Compte-rendu de Babelio sur cette rencontre (avec une photo de l'auteur de ces lignes !): ici