lundi 11 avril 2016

Photos noires #1


A la demande d'un cinquième d'un groupe qui se reconnaitra, voici enfin publiée une nouvelle qui dormait dans le tiroir virtuel de mon ordinateur depuis des années. 
Elle vous parviendra en trois épisodes, au long de cette semaine. 
Bonne lecture !  


Un virage en épingle à cheveux. Théo, marchant au bord de la route, arrive par le haut.  A l’extérieur du tournant se trouve une belle longère, récemment remise en état. Les pierres ont été nettoyées, les joints sont discrets ; les volets en bois vernis et la porte à imposte habillent agréablement la façade. Théo remarque le garde-corps en ferronnerie protégeant un escalier qui mène à une cave semi-enterrée. Il sourit. Typiquement morvandelle cette ferme ! Elle lui rappelle tant de souvenirs d’enfance…
A mesure qu’il s’approche, il admire aussi l’incroyable noyer qui se dresse à droite de la maison. Immense, il domine la longère de sa ramure. Quel âge peut-il avoir ? Cent ans ? Deux cents ans ?  Les branches basses sont coupées. Une, élevée, effleure le toit. Derrière l’arbre, une barrière en bois délimite un pré. Abordant le virage qui l’entraîne à gauche et va l’éloigner de la maison, Théo continue à marcher les yeux fixés sur elle et sur l’arbre. Soudain un détail attire son regard. Un homme dort appuyé au noyer, tourné vers la ferme, masqué par le tronc ; Théo ne pouvait le voir plus tôt. Il s’arrête pour mieux examiner le dormeur. Il porte un pantalon de toile bleue, des galoches en caoutchouc, une casquette. Ses jambes sont légèrement repliées, ses bras croisés sur sa poitrine, la tête penchée vers l’avant. Il a l’air âgé. Théo est surpris. Sa grand-mère lui a toujours dit qu’il ne faut pas dormir sous un noyer au risque de se réveiller avec mal à la tête ! Les racines de cette espèce secrèteraient un poison ! Comment un homme de cet âge peut-il prendre un risque pareil face à une croyance profondément ancrée ? Cela lui parait si saugrenu qu’il a envie de prendre une photo. Il aime capter des moments furtifs, éphémères, en tirer une photo qui racontera quelque chose. Il n’a encore jamais exposé mais espère le faire un jour ; il a déjà toute une série de photos d’instants quotidiens, décrivant la vie des gens, tout simplement.  A travers ces photos, il raconte le monde tel qu’il le perçoit, celui d’ici ou d’ailleurs, celui des gens qui ont une histoire. En Morvan les gens ont souvent une histoire. L’occasion est trop belle. Il avance le long du virage pour prendre un peu de champ et avoir une meilleure orientation par rapport au dormeur. Il pose son sac à dos, sort son appareil, vise et déclenche. Théo est heureux, sa promenade est belle et un instant furtif s’est offert à lui. Mais le fait qu’il s’agisse d’un noyer le met mal à l’aise, tant d’histoires étranges de sabbat et parfois de malédiction courent au sujet de cette espèce…

Le soir venu, il charge ses photos dans son PC. Il en a pris une dizaine aujourd’hui, mais seule celle du dormeur l’intéresse. C’est la dernière alors il fait vite défiler les autres, leur jetant un regard distrait. Etonnant chez lui qui passe tant de temps à examiner sa production, se demandant s’il a trouvé, à l’instant où il a appuyé sur le déclencheur, la fidèle nuance qui dira ce qu’il a ressenti. Mais il veut voir d’abord la photo du dormeur imprudent. La voici enfin, envahissant l’écran. Il pousse un cri, portant sa main à la bouche d’effroi. La photo est parfaitement équilibrée, bien « composée ». Tant mieux, car il refuse de retoucher, de recadrer, il aurait l’impression de tricher avec sa vérité. Non, le problème n’est pas là. C’est le feuillage de l’arbre. Etrangement, il y apparaît quelques visages ocre, noirs, terreux, des visages laids et effrayants. Théo ne comprend pas. Il vérifie sur l’écran de l’appareil photo qui contient toujours les clichés, et ne voit rien d’anormal, seulement du vert et de la lumière qui filtre entre les feuilles. Il décide d’imprimer la photo pour voir. Il utilise un papier spécial, l’opération est un peu longue, cela l’agace. Enfin l’image sort de la machine : elle est comme sur l’écran de l’ordinateur. Tout le reste de la photo est normal: le tronc, la longère, l’homme, la barrière derrière lui. Mais ces visages ! On dirait des sorcières, leurs visages sont grimaçants, plein de haine et de méchanceté.



Il est tellement concentré sur cette photo qu’il n’entend pas la clef tourner dans la serrure.
- Bonsoir mon loup !
Maélie s’approche, pose un baiser dans son cou, passe sa main sur sa poitrine, caressante. Étudiant tous les deux dans des villes distantes, ils ne se voient pas souvent. Elle a envie de fêter leurs retrouvailles. Comme il ne bouge pas, visage concentré sur une image à l’écran de l’ordinateur, elle lui mordille le lobe de l’oreille. Ça d’habitude, ça le fait réagir… plutôt bien ! Mais aujourd’hui, rien ne se passe. Elle murmure à son oreille
- Tu n’es pas content de me voir ?
- Regarde, regarde ça ! s’exclame-t-il en désignant l’écran du doigt.
Elle lève les yeux, les écarquille de surprise.
- Théo, tu as fait quoi avec cette photo ? Elle aurait été magnifique sans ces visages ! Un vieux qui dort sous un arbre, c’est si attachant… Et d’habitude tu ne retouches pas tes photos, tu ne rajoutes rien.
Elle ne remarque pas que Théo secoue la tête, cherche à dire non.
- Mais je n’ai rien fait ! J’ai pris la photo d’un arbre et d’un homme,  et tous ces visages qui apparaissent tous seuls, je n’y comprends rien, c’est horrible ! Ça ne ressemble pas à une illusion d’optique, c’est trop bien construit !
Inutile de dire que la soirée est gâchée, et que les envies de Maélie ne seront pas comblées…

samedi 19 mars 2016

Murmures à la jeunesse, Christiane Taubira



L’essai de Christiane Taubira, Murmures à la jeunesse, est d’abord le livre d’une femme qui pense la cité, la société. C’est assez rare pour être souligné, tant il semble que dans le personnel politique on ait mis sa capacité à raisonner au vestiaire au profit de la capacité à réagir.

C’est également le livre d’une femme qui aime la langue dans sa force et dans sa richesse. Un peu trop parfois, les longues litanies d’adjectifs sont lourdes…

C’est enfin le livre d’une femme qui dit avec finesse des choses qui me parlent et me touchent, comme cette définition de la laïcité :


« [La République] affirme dans la constitution respecter toutes les croyances et va jusqu’à assurer la liberté d’exercice des cultes, y compris dans les mieux ou le citoyen peut en être empêché : hôpitaux, casernes, prisons. Mais elle permet surtout la liberté de conscience. Elle va plus loin, elle garantit l’égalité. Elle se donne donc pour mission de faciliter la concorde, la vie commune, avec toutes les possibilités ouvertes pour chacun afin qu’en dépit des différences, malgré elles, par-dessus elles, les citoyens se sachent appartenir à la même communauté, qu’ils se sentent invités à titre égal à élaborer le destin commun ».


Je suppose que bien des jeunes de banlieues ne se sentent plus « invités à élaborer le destin commun », que bien des roms français ne se sentent pas « appartenir à la même communauté », et c’est peut-être également le cas de catholiques extrémistes par exemple… Bref, ou est passée la notion de communauté ?

dimanche 6 mars 2016

#extraits 8: Alain Llense



Frère, d’Alain Llense, est un roman étrange. Un homme raconte l’itinéraire de son frère, de l’enfance à l’âge adulte. Il s’adresse à ce frère, lui dit sa propre histoire, jusqu’à l’issue finale, inattendue, presque incroyable… mais que je ne dévoilerais pas. L’écriture est fine, sensible, parfois poétique, à tout instant agréable à lire. J’ai bien aimé ce roman.


Je voudrais ici citer quelques passages qui parlent de choses qui me tiennent à cœur… sans avoir besoin de les préciser, vous me connaissez tous trop bien maintenant.


« On dévale sur quelques mètres, l’odeur nous prend au cœur, déjà le nez en picote. Ce n’est qu’un terrain plat, peut-être pas si plat d’ailleurs, un terrain hérissé de quatre poteaux blancs qui montent dans l’azur. Il n’est pas règlementaire, aucun match officiel ne s’y déroule jamais. Nous, on s’en fout qu’il soit règlementaire, officiel ou plat. C’est « le » terrain, c’est « notre » terrain, l’espace où, religieusement, nous apprenons le rugby. Car ici le ballon est ovale, malheur à la balle ronde qui s’encanaillerait à se croire chez elle. Même si nos existences fleurissent en des contrées nord de Loire, notre village est le siège ‘une tribu d’irréductibles fondus du rugby. La faute à quelques Catalans exilés ici après guerre, et portant avec eux, en plus d’un accent de rocaille et de vigne, l’amour de ce jeu-là. »


« Je suis sorti marcher comme souvent c’est derniers temps. (…) J’aime ces temps de solitude active, de méditation en marche. Je marche et marche encore, un pas après l’autre puis un pas encore. Je suis libre, formidablement libre. (…)
Je marche comme je vis et je vis comme je marche. Ma vie est chemin aux horizons multiples et j’y chemine consciencieusement. »

Le narrateur s’adresse à son frère à travers un livre qu’il écrit. La question de l’écriture, du comment se pose donc au narrateur, alors qu’il écrit depuis déjà un an.


« Je sais déjà qu’il me faudra des mots choisis, des ratures, relire et corriger, déchirer et refaire. En un an, j’ai appris ce travail d’artisan, d’orfèvre, cette minutie dans l’utilisation des mots qui, parfois, au matin, rend caduque le mot écrit la veille et qui semblait en or. Je sais désormais que les mots ont leur rythme, leur musique et que celui qui écrit chantonne dans sa tête en permanence cette petite musique obsédante ».