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dimanche 10 août 2025

Extrait #10 : des livres et du classement

 Le cœur de l’été et ses lectures m’offrent l’opportunité d’évoquer le classement des livres. C’est un sujet dont il a déjà été question ici, ou @marsupilamima a évoqué sa pathologie des livres, et

Quelle surprise qu’un roman aborde ce sujet, et en plus d’une façon… originale !

 

Un roman qui se passe en montagne lu... en montagne ! 

 Plantons le décor : une frontière entre deux pays ennemis, sur l’Altiplano dans la Cordillère, à 5000 m d’altitude. Deux postes-frontières se font face, au-dessus de toutes les villes, de toute vie ou presque, dans un désert de roches et entourés de volcans.

 Dans l’un des postes-frontières, le lieutenant Costa peine à maintenir ordre et discipline. Dans l’autre, le chef, un sergent, est remplacé par une femme, une capitaine. Et tout un équilibre incertain vacille alors.

 Le lieutenant Costa fait passer le temps en lisant. Mais tout comme ses subordonnés, ses livres semblent prendre des libertés.

Extrait.

En jetant un œil aux livres empilés sur son bureau, il se dit qu’il devrait mettre de l’ordre, mais il différait cette besogne depuis des années. Ces volumes reliés de tous genres et tailles ne se laissaient pas aisément ranger, c’était comme s’ils cherchaient eux-mêmes une place et se posaient ici et là selon leur caprice, mais ceux qui s’aventuraient hors de la chambre finissaient dans le feu ou entassés dans une remise par des mains invisibles, qui ne pouvaient être que celles de Quipildor[1].

 Et chez vous, les livres choisissent-ils leur place à leur convenance ?

Extrait de Roca Pelada de Eduardo Fernando Varela, traduction François Gaudry

 [1]Sergent ayant le rôle d’adjoint du Lieutenant Costa

jeudi 14 juillet 2022

Extrait #9


 Il s'est écoulé une éternité depuis mon dernier partage d'un extrait qui me touche. Et vous me connaissez, quand l'extrait parle de livres, il me touche doublement. 

Voici donc un court extrait de Le chiffre de l'alchimiste, de Philip Kerr, roman qui se passe en 1696 à Londres, ou Isaac Newton est amené à enquêter sur une série de meurtres commis à la Tour de Londres.

 

"Un libraire devrait être tenu au secret sur ses clients, comme un médecin. Que peut-il advenir d'un monde ou chacun sait ce que lit son voisin ? Quoi ? Les livres deviendrait alors semblables à des remèdes de charlatan et le premier imposteur venu pourrait jurer dans les gazettes que tel ouvrage est supérieur à tel autre !"

L'auteur a du bien s'amuser en rédigeant ses lignes en 2002, dans un monde ou les critiques littéraires abondent, et ou les magazines se plaisent à publier des classements, des articles titrés "les 10 (ou 20 ou 30...) livres qu'il faut avoir lu" ou encore "la bibliothèque idéale". J'ai pris plaisir à l'imaginer en train de rire sur ce passage, et j'ai eu envie de partager ce moment avec vous, voilà :-)

 Il reste une question ouverte; en 2002, comparant des livres à des remèdes, Philip Kerr pouvait-il penser à ces livres feel good, ou à tous ces livres de développement personnel qui vous promettent que vous vous sentirez mieux après ?  Peut-être pas, il y a vingt ans ces "créneaux" n'existaient pas encore, mais quelle prescience !


dimanche 6 mars 2016

#extraits 8: Alain Llense



Frère, d’Alain Llense, est un roman étrange. Un homme raconte l’itinéraire de son frère, de l’enfance à l’âge adulte. Il s’adresse à ce frère, lui dit sa propre histoire, jusqu’à l’issue finale, inattendue, presque incroyable… mais que je ne dévoilerais pas. L’écriture est fine, sensible, parfois poétique, à tout instant agréable à lire. J’ai bien aimé ce roman.


Je voudrais ici citer quelques passages qui parlent de choses qui me tiennent à cœur… sans avoir besoin de les préciser, vous me connaissez tous trop bien maintenant.


« On dévale sur quelques mètres, l’odeur nous prend au cœur, déjà le nez en picote. Ce n’est qu’un terrain plat, peut-être pas si plat d’ailleurs, un terrain hérissé de quatre poteaux blancs qui montent dans l’azur. Il n’est pas règlementaire, aucun match officiel ne s’y déroule jamais. Nous, on s’en fout qu’il soit règlementaire, officiel ou plat. C’est « le » terrain, c’est « notre » terrain, l’espace où, religieusement, nous apprenons le rugby. Car ici le ballon est ovale, malheur à la balle ronde qui s’encanaillerait à se croire chez elle. Même si nos existences fleurissent en des contrées nord de Loire, notre village est le siège ‘une tribu d’irréductibles fondus du rugby. La faute à quelques Catalans exilés ici après guerre, et portant avec eux, en plus d’un accent de rocaille et de vigne, l’amour de ce jeu-là. »


« Je suis sorti marcher comme souvent c’est derniers temps. (…) J’aime ces temps de solitude active, de méditation en marche. Je marche et marche encore, un pas après l’autre puis un pas encore. Je suis libre, formidablement libre. (…)
Je marche comme je vis et je vis comme je marche. Ma vie est chemin aux horizons multiples et j’y chemine consciencieusement. »

Le narrateur s’adresse à son frère à travers un livre qu’il écrit. La question de l’écriture, du comment se pose donc au narrateur, alors qu’il écrit depuis déjà un an.


« Je sais déjà qu’il me faudra des mots choisis, des ratures, relire et corriger, déchirer et refaire. En un an, j’ai appris ce travail d’artisan, d’orfèvre, cette minutie dans l’utilisation des mots qui, parfois, au matin, rend caduque le mot écrit la veille et qui semblait en or. Je sais désormais que les mots ont leur rythme, leur musique et que celui qui écrit chantonne dans sa tête en permanence cette petite musique obsédante ».

lundi 7 septembre 2015

Extrait #7: Ecrire la vérité



Il y a bien longtemps qu’un livre ne m’a pas donné envie de publier des extraits. Le premier extrait date de février 2012, le dernier de mars 2015, et il n’y en a eu que 6. Tous sont relatifs à un thème unique : l’art d’écrire. J’aime beaucoup quand le romancier, au sein de son ouvrage, donne un aperçu de sa vision de l’écriture, souvent à travers le regard d’un de ses personnages.




Voici donc l’extrait numéro 7, suscité par la lecture de Des vies parallèles, de Lucy Caldwell. 

La narratrice de ce roman a vécu une drôle d’enfance : aux alentours de ses douze ans, elle découvre que son père a une autre famille, d’autres enfants. Devenue adulte elle tente d’écrire cette histoire. Et elle a des difficultés, car ses souvenirs sont vagues et sa mère a toujours refusé de répondre à ses questions.

Son métier est d’aider des personnes âgées ou handicapées. Un de ses « patients » participe à un atelier d’écriture, elle s’y intègre. Lorsque son travail de rédaction se bloque sur les blancs de sa mémoire, son professeur lui prodigue quelques conseils intéressants :


« Vous avez une dent contre la fiction, hein, Lara ? Vous pensez que, parce que vous racontez une histoire vraie, il n’y a que la vérité exacte et absolue qui tienne. C’est un impératif moral, pour vous. Seulement, en fait, tout ce que nous écrivons n’est qu’un récit. Nous lui donnons une forme, une structure, nous décidons où il commence et où il finit. Vous dites que vous achoppez sur des blancs des manques et des lacunes, mais le travail de la fiction, c’est précisément de tisser un filet. Ce filet ne retient pas toit, ce n’est pas possible, mais il restitue l’effet que ça faisait de vivre telle situation, de prendre telle décision. La fiction, c’est la démarche la plus magique et en même temps la plus humaine qui soit ; elle a le pouvoir de guérir, de régénérer, précisément parce qu’elle jette un pont sur nos gouffres. Nous ne saurons jamais ce que c’est d’être quelqu’un d’autre, sinon par la fiction. Une idée répandue voudrait que la fiction cherche à échapper à la réalité ; mais il n’en est rien, ou en tous cas, ce n’est pas tout. La fiction nous permet d’échapper à nous-même pour aller vers le monde ».


Au-delà du fait que j’approuve complètement ce qui est écrit dans cette longue tirade, mon attention a été attirée par l’idée de tirer un filet sur les blancs, les manques et les lacunes. Cela m’a rappelé les propos de Chantal Thomas sur la façon d’écrire le roman historique, et de combler les « trous » qui se logent entre les faits historiquement avérés. J’en avais fait un résumé ici . La cohérence de ces deux points de vue sur la notion « d’écrire la vérité des faits » est étonnante, non ?

La vérité est une notion étrange au fond. Depuis Einstein on sait que la réalité est relative ; mais ceci est pris comme une vérité scientifique. Donc la vérité existe ! Il est facile de voir ici un paradoxe. Mais n’est-il tout simplement pas inhérent à l’âme humaine d’avoir besoin de vérités, même en sachant que son ami, son frère ou son voisin peut avoir une lecture différente de cette même vérité ? L’imagination du romancier est ainsi un moyen comme un autre de donner de la couleur aux blancs, de combler les trous et de tisser une histoire qui a toutes les apparences de la vérité. Quand en plus ce moyen donne de beaux romans, qui font plaisir à lire et qui ouvrent l’âme au monde, surtout ne pas bouder son plaisir !