samedi 5 janvier 2013

Manipulés #3

MANIPULES

partie 1: ici
partie 2: là



Nouveau rendez-vous avec Angela. Nous collaborons depuis deux mois. Elle porte un pull à col roulé très moulant sur une jupe courte. Nom de Dieu, qu’elle est sexy ! Notre séance de travail commence, mais je ne suis pas concentré. Je regarde ses doigts courir sur les pages, elle porte une bague en or tout fine, un bijou de famille. Je n’y tiens plus. Je prends sa main, l’embrasse sur le dos, puis sur la paume, lèche délicatement ses doigts. A ma grande surprise elle gémit, elle aime. Je l’embrasse. Nous faisons l’amour lentement, découvrant nos corps avec émotion, sur le canapé. Quand tout est fini elle murmure à mon oreille « Sebastián, je t’aime ». Je ressors de chez elle étourdi comme un ado, idiot, souriant aux passants, baignant dans un bonheur indicible. Je peux toujours donner du plaisir à une femme, et la rendre amoureuse ! Je suis le roi de l’univers !

A partir de ce jour, mes forces sont décuplées. Je continue mes chroniques, mes haïkus, et les textes pour ce projet. Il me semble qu’ils sont à elle. Pourtant c’est moi qui écris, qui cherche des lieux à évoquer et se renseigne sur leur histoire pour mieux en parler. Je travaille d’arrache-pied, et à chaque rencontre j’ai ma récompense, une dose de sexe, une de tendresse et de mots d’amour, des félicitations. Le projet progresse à une vitesse incroyable. Un jour cependant, elle m’annonce :
- Tu sais j’ai un associé dans la galerie. Il faut que je lui montre le projet pour obtenir son accord avant de monter une expo.
Début de réveil. Mais au fait, je n’ai pas de contrat ? Et Jules, en a-t-il ? Je l’appelle, il n’en a pas non plus. Je m’empresse de déposer une empreinte numérique de mon œuvre sur un site spécialisé pour la protéger.

L’associé est un homme sévère d’une cinquantaine d’années, très élégant. Son attitude et sa tenue vestimentaire suintent le succès, la richesse, un peu l’arrogance. Il nous reçoit dans son bureau, il trône derrière une table de travail immense mais nue. Aux murs des tableaux et des rayonnages modernes couverts de livres anciens. Angela et moi sommes assis de l’autre côté de la table. Il attaque, direct :
- J’ai laissé carte blanche à Angela pour ce projet. Son idée était séduisante. Elle vous a trouvé, ainsi que votre collègue graphiste. Mon associée est plutôt douée pour dénicher des perles rares en termes de peinture, de dessins. Mais la littérature n’est pas son point fort.
Un silence, il se concentre.
- J’ai lu attentivement vos textes. Plusieurs fois. Ça ne colle pas. J’attendais des coups de poings, et tout ce que j’ai entre les mains est gnangnan. Votre poésie de la beauté urbaine ne parlera qu’à des adolescentes de quinze ans. Elles n’achètent pas ce genre d’œuvres. Quand vous évoquez la laideur c’est pleurnichard. Bref, ça ne va pas du tout. On arrête le projet.
Je suis atterré. Je compte sur ce projet, il me fait revivre, il me sort de la monotonie des haïkus, des chroniques et de la routine installée depuis que je suis seul. Merde ! Je ne peux pas laisser faire cela.
- Je ne comprends pas.
J’essaye de parler d’une voix ferme, de ne pas laisser voir mon trouble et ma colère.
- J’ai beaucoup travaillé avec Angela, j’ai écouté ses conseils et ses avis, les textes ont été adaptés en fonction d’eux. Ma production est conforme à la demande.
L’homme m’interrompt d’un geste de la main.
- Je vous ai dit qu’elle n’est pas spécialiste de littérature. Je continuerai à lui faire confiance, mais seulement pour les aspects graphiques. Je garde les dessins et j’ai trouvé quelqu’un d’autre pour les textes. Nous en restons là.
Angela n’a pas bougé un cil pendant ce court entretien. Je me lève, me dirige vers la porte, elle ne me suit pas…

mercredi 2 janvier 2013

Manipulés #2

MANIPULES



(partie 1 : ici)

Les choses vont très vite. Son projet est très arrêté, c’est presque une commande. Angela veut me mettre en relation avec un graphiste, Jules : je devrai écrire des textes sur les beautés et les laideurs urbaines, qu’il illustrera. Elle est passionnée par la ville, toutes ses expositions tournent autour de ce sujet. Les textes illustrés seraient encadrés, ça se vendra une vraie fortune, vous verrez, un succès fou ! Pourquoi ai-je accepté ? Pour son regard de braise, ses frôlements félins ? Parce que le courant passait bien avec Jules ? Parce que le projet m’intéressait ? Un peu de tout sans doute. Je vivais seul depuis deux ans, une rupture difficile. Dans ce cas, quand tout d’un coup quelqu’un s’intéresse à vous, vous reprenez goût à la vie ! Dominé par cette émotion nouvelle, j’ai oublié de demander un contrat. A postériori quel con…

Le travail a commencé. Solitaire d’abord, écrire ne peut se faire que dans l’isolement. J’allais la voir une fois par semaine, nous discutions des textes, assis côte à côte sur son canapé, des tasses de thé fumant posées presque sur les pages que j’amenais. Quand nous argumentions sur un mot, une expression, nos doigts pointés sur les feuilles s’effleuraient. Installés proches l’un de l’autre, sa hanche me frôlait, je sentais son parfum. Elle me souriait, complice, enjôleuse. Le frisson se faisait plus violent à chaque rendez-vous. Entre deux séances elle ne donnait pas signe de vie, et j’en étais triste. Tiens, une femme te manque ? Sébastien, ton cœur aurait-il recommencé à battre ?

Je voyais régulièrement Jules aussi, pour lui présenter mes projets. Il cherchait à s’en imprégner pour tenter des illustrations. Il en créait plusieurs pour chaque texte, me demandait mon avis. Souvent je lui demandais de panacher les propositions, l’accouchement était difficile ! Mais une vraie complicité s’installait entre nous, nous nous comprenions, ses dessins cadraient bien, il « sentait » mes mots et les croquait avec grâce, même quand il s’agissait de laideur urbaine.

lundi 31 décembre 2012

Manipulés #1



Cadeau ! En cette fin d'année 2012, j'ai eu envie de vous offrir une nouvelle écrite il y a déjà un an, et qui attend dans un tiroir (numérique) d'être enfin dévoilée. 

Voici donc la première partie, rendez-vous 2 fois par semaine pour une publication complète... 

Bises à tous, et meilleurs vœux pour cette année 2013, puisse-t-elle être riche et voir la réalisation de vos souhaits ! 

Amitiés

Valérie

MANIPULES

Tel un fauve, je tourne depuis un moment autour de mon ordinateur, lui jetant des regards furieux. Je suis prêt à lui bondir dessus pour à le massacrer. Passer ma colère contre lui est pourtant stupide, cela ne changera rien.

Oh et puis merde, ras-le-bol de me cogner aux murs, rongé par l’angoisse et l’incompréhension depuis hier, il faut que je fasse quelque chose. Je m’assois devant mon PC, je clique, descends dans l’arborescence jusqu’à y trouver le bon dossier. Je l’ouvre, sélectionne tous les fichiers, une bonne vingtaine, puis approche le pointeur du bouton « supprimer ». Si ce projet est nul, si elle n’aime pas, autant le jeter. J’hésite un instant, ferme les yeux, remonte un an en arrière.

Un vernissage. Invité par un ami, je ne connais personne sauf lui. Les tableaux exposés ne me plaisent pas. Une violence lourde en émane, comme si le peintre n’aimait pas ses sujets. Des lieux divers, usines, aéroports, rues de grandes métropoles… s’étalent sur les toiles qui n’expriment que de la haine, du dégout. Comme cet artiste qui pérore autour de ses œuvres, je n’aime pas le monde d’aujourd’hui. Mais le montrer de cette façon brutale ne fait pas avancer les choses.

Une bourgeoise couverte de bijoux m’aborde :
- quelle merveille n’est-ce pas ? Cette richesse dans l’expression, cette utilisation des couleurs…
- Oui en effet.
Elle n’a rien compris. Du moment que c’est exposé, elle considère que c’est bien. Pour couper court, je me retourne et aperçois alors mon ami parlant à une femme brune, cheveux longs en boucles sur les épaules, silhouette fine. Elle est vêtue d’une tunique très fendue et d’un legging, laissant deviner le galbe agréable de ses cuisses. Un frisson parcourt mon dos. Mon ami me signe de venir.
- Angela, je te présente Sébastien, dont je t’ai déjà parlé.
Elle me dévisage, souriante. Le frisson nerveux revient.
- Ah oui, cet auteur de haïkus et de textes courts, qui tient aussi une chronique dans un journal.
- Voilà, fait mon ami, rayonnant.
- Il faudra revenir me voir, Sebastián, j’ai un projet à vous proposer. Mardi 17h, ça vous va ?
J’ai l’impression de me faire rentrer dedans. Et ce n’est pas si désagréable que ça.
- Un projet ? Mais je ne peins pas.
- Non, non, c’est un projet dans vos cordes.
- Alors pourquoi pas ? Mardi, très bien.
- Bien ! Venez chez moi, Lotus vous donnera l’adresse.
Lotus ? Ah, c’est comme ça qu’elle désigne mon ami, franco-chinois. Pas très délicat. Il m’entraine en me disant :
- Elle se donne des airs hispanisants, parfois elle porte des châles à franges, mais c’est juste une fleur de nos banlieues ! Ceci dit, tu verras, elle est géniale.

samedi 29 décembre 2012

Extraits #5: Nan Aurousseau



Connaissez-vous Nan Aurousseau ? Son premier livre, Bleu de chauffe, c’était du brut. Presque du sauvage. Ancien taulard, l’auteur y décrivait son retour à la vie « normale » et comment l’écriture l’avait transformé. Quelques livres plus tard, son style s’est affirmé, son écriture est plus maîtrisée mais les idées véhiculées restent rudes.

Dans Quand le mal est fait, un personnage se veut écrivain et nous parle de l’écriture :

« Le roman est quelque chose de vulgaire. C’est les gens du peuple qui ont inventé le roman ».

« Pour écrire il faut être dur, savoir fermer sa porte, comme un ermite, tenir dans la solitude pour la concentration »



lundi 17 décembre 2012

Petits bonheurs de lecture #2



Aujourd'hui, quelques phrases issues de : La bicyclette statique, recueil de nouvelles de Sergi Pàmies aux éditions Jacqueline Chambon




« Ce n’était pas un bon jour pour avoir des pensées suicidaires : c’était une de ces après-midi ensoleillées où, peignée parle froid et le vent, Barcelone semble avoir été dessinée par un optimiste. »
une extraordinaire première phrase de nouvelle: 

«  Pour raconter cette histoire nous aurons besoin de la salle d’attente d’une diététicienne diplômée. »


A propos des souvenirs de parents disparus :

 « tu croyais que c’était un poids dont tu devais te décharger alors qu’en réalité c’était une ancre pour t’empêcher de te perdre ».

Et n'oubliez pas: il faut sauver le chêne adolescent ! 

mardi 11 décembre 2012

Il faut sauver le chêne adolescent



Ou du moins c’est ce qu’ont dit certains lecteurs. Je partage leur avis. Oui mais voilà…

Au printemps, j’ai écrit, beaucoup. J’y ai passé du temps. Puis en automne j’ai lu, relu, corrigé, mis en page… Enfin, depuis un grand mois, comme tout auteur qui se respecte, je me suis occupée de faire la promotion de D’un monde à l’autre. Et dans tout cela, j’ai  négligé nos deux chênes !

Le vieillard se débat toujours contre la maladie et l’insouciante poussée de sève de son rejeton. Antoine a écrit sa lettre aux élus potentiels, et organisé son voyage en Finlande. Voici où nous en sommes.

Que va-t-il se passer maintenant ? Je lance ici un appel solennel à suggestions : qu’imaginez-vous pour la suite ? Donnez-moi via des commentaires vos idées et je les écrirai. Antoine ira-t-il en Finlande ? La stratégie du professeur Hapstein marchera-t-elle ? Le vieux chêne sera-t-il sauvé ? Et le jeune ? Qui a gagné les élections ? Bref, mettez-votre imagination (celle qui manque aux livres du  futur) en marche, donnez-moi des pistes en quelques lignes et nous finirons ensemble cette nouvelle communautaire !

Rappelez-vous, le texte déjà écrit l’a été en sept parties, par 5 contributeurs dont ma plume.

Et voici pour ceux qui ont la mémoire courte la nouvelle à finir « Chêne adolescent » : 



Un peu en retrait du chemin poussait un chêne. Un tronc presque droit, une ramure équilibrée, il avait tout de l’arbre vénérable. A ses côtés, un rejeton avait pris racine. Haut de deux mètres environ, ses rares branches se jetaient farouchement à l’opposé de son grand frère, comme si une force magnétique les repoussait. Cela lui donnait un aspect tordu et grêle, d’un bel effet comique.

Un observateur passant par là un jour de soleil aurait vite compris que le petit arbre recherchait avidement la lumière, absorbée par l’abondant feuillage du chêne dominant. Aucune force de répulsion là dedans !

On pouvait imaginer le jeune blanc-bec pestant en son for intérieur, se demandant quand l’autre crèverait et lui laisserait enfin profiter du soleil et se redresser. Et l’observateur aurait eu envie de lui conseiller de ronger son frein…

Les hôtes, il n'en avait pas manqué pourtant.

Un troubadour, ivre de ses strophes, avait bien livré quelques confessions sur des cahiers aux rythmes de guitare. Il avait presque osé graver les petits noms d'Hélène ou de la Jeanne sur le tronc du vénérable feuillu. Vinrent également de respectables charpentiers songeant à de robustes chevrons, des bûcherons enhardis par le marché du bois de chauffage et même un évêque... Pourquoi un évêque me direz-vous ?

Un projet de création de chapelle dédiée à Sainte Félicie avait cours à cette époque, l'argument majeur semblait se teinter de piété mais le but était bien différent. Il s'agissait de fournir quelques précieux subsides au pauvre diocèse. Après tout, n'y avait-il pas un exemple à Allouville-Bellefosse[1] en Normandie ?

Et le petit chêne, tout tordu, dépossédé de lumière frémissait d'envie à la vue de si augustes personnages. Ce n'est pas sur ces flancs que s'exposeraient les ébauches d'amoureux de passage.

Mais, vint à son tour une dernière visite, sinistre, envahissante, nécrosante pour le bel arbre : la phytophthora ramorum[2]. La maladie s'installa rapidement, infiltrante et pénétrante comme les rayons de soleil de cet automne qui allait s'avérer funeste pour l'un des deux arbres.

Ce furent donc désormais plutôt des spécialistes agricoles, forestiers et pépiniéristes qui défilèrent devant les deux arbres. Il était fascinant de constater comme la maladie semblait les réunir et les prendre tous deux d'une même étreinte. Les troncs, feuillages, branches et écorces des deux arbres portaient les mêmes stigmates : colorations effritantes et crevasses pourrissantes.

Les deux arbres ne semblaient plus se déployer vers le ciel dans des directions opposées mais s'enfoncer ensemble dans le sol d'un même épuisement maladif et des mêmes reflets soufrés. Des photos furent prises, des articles parurent dans la presse locale, puis nationale.

C'est alors qu'on découvrit que le grand arbre avait été planté là par les grands parents paternels de l'un des deux favoris à l'élection présidentielle de 2012 ! Dès lors ce fut une nouvelle vague de visiteurs, journalistes et analystes politiques. Il se produisit une véritable floraison hivernale d'articles sur nos partis politiques, aussi malades que les deux arbres, par le manque de lumière du à la prééminence d'un chef hyper-écrasant et par les crevasses décolorantes dues aux égoïsmes et rivalités permanentes...

Désormais, les deux chênes, unis dans la déchéance de leurs êtres, devinrent les symboles d'une France en crise. Le défilé incessant des candidats souillait la nature encore fraiche à leurs racines.
Les plus véhéments à haranguer les citoyens au pied des deux grands malades étaient les écologistes, armés d'un bataillon de photographes, d'équipes de tournage, de maquilleurs, sans compter les redoutables attachés en communication, piétinant les herbes, rabrouant les mousses, écrasant les bois morts, afin de rendre l'endroit praticable pour l'éminence du parti.
Sentant soudain l'électorat sensible à la cause, la droite se fit forte de redorer son blason en décrétant que l'éradication de la phytophthora ramorum deviendrait une priorité nationale suite à l'élection, et que plus que jamais le chêne représentait l’emblème du mouvement.
La gauche voyait dans ce tableau l'allégorie du faible contre le fort, la lutte des classes, le combat ouvrier, et calomniait à mots couverts le candidat de droite en le comparant au chêne adolescent. Elle susurrait que, tout comme lui,  le jeune chêne  n’avait survécu jusque-là que grâce à la protection du vieux, et qu’à présent, ce roquet s’emparait de sa sève pour subsister.
Devant les bassesses des petits hommes, les deux chênes, qui en avaient vu d’autres, sentaient la pourriture les étreindre et  le changement se profiler. Bientôt, leur vigoureux  houppier d’antan ne serait plus qu’un tronc écourté et colonisé par des mousses et insectes.
Pendant ce temps, les océans, mers et étendues d’eaux n’avaient de cesse, plus que d'envie de rappeler à l’ordre ce ramassis de fossoyeurs terrestres, face à la destruction massive des espérances de rappeler chacun à ses obligations. Personne ne s'en préoccupait. C'est en observant un à un des immeubles marins remporter une victoire silencieuse sur la quête d’évasion des peuples, que trente-sept y ont laissé la vie, presque dans le plus grand silence... Ils étaient plus de vingt plus de cent ils étaient des milliers à pleurer désormais sur leurs erreur, d’avoir voulu, d'avoir tenté d'oublier leur malheur en misant sur leurs petites ou grandes économies à seule fin de se la couler sur la grande bleue et tenter de voir ailleurs si le meilleur s’y trouvait.

Même les eaux de la terre n’ont pas attiré l’affliction justifiée par ces tristes événements. Sur ces lieux sinistrés, aucune estafette de droite, de gauche, du centre, de vert, de rouge, de … Personne et pourtant… Pendant ce temps, un arbre, gros certes, dont on a dit qu'il était de la catégorie des chênes, alors donc, un vieux chêne malade, un leurre, une chimère monétaire, tente pour sa part d’éviter les secousses en passant entre les meetings, les naufrages, les massacres de journalistes, pour tenter de faire oublier qu'après avoir mené le sol de ce monde, il a avec plus que de passion, jouit et abusé de quelques feux de rampe et joyeux joyaux sans contrainte mais avec le soutien de quelques magnats, promoteurs, et autres grands de ce monde. Le vieux chêne s’est politiquement, humainement énucléé dans une sombre chambre, d’une non moins sombre histoire. Médias et masses se sont infiltrés dans les dernières branches auxquelles il a tenté de faire appel pour évoquer sa grandeur passée. Quelle tristesse pour un vieil arbre, mais quel honneur pour la nature. Quelle belle loi que celle de l'immuable éviction des produits malades, condamnés à un pourrissement naturel afin de fourbir terreau et tourbe pour voir refleurir de gauche, de droite, du centre des bois, des plaines et des jardins, ces jeunes glands qui s’enracineront et dont on saura avec le temps s’ils sont faits pour durer.

De nos deux chênes l’un plus que l’autre est appelé à en tomber… de cette volonté de grandir. L’on sait maintenant que seul l’enracinement est la valeur de l'humble. Soyons donc pauvre pour vivre mieux. Mais ne mélangeons pas les propos, ni les candidats à la prestigieuse étole, ni les imposteurs, ni les diffamateurs ne trouveront de place dans le terroir. Qu’est-ce que le chêne sinon un gland à faire germer ? Quel boutonneux se dégagera ?
Le meilleur rassemblement ne procède-t-il pas d’une simple observation de notre mère nature : le jasmin? le chêne ? Et le cèdre aujourd'hui que devient-il ?
La chambre n’est éclairée que par l’écran de l’ordinateur sur le bureau et une petite veilleuse à côté du lit, à l’opposé de la pièce. Concentré, le visage du jeune homme est troublé des ombres et lumières de la page affichée. Il a dix-sept ans, il ne vote pas. Il se fiche bien des déclarations des candidats de droite, de gauche ou du milieu, toutes inaptes selon lui à sauver les chênes. C’est son unique préoccupation. Le petit arbre a sans doute son âge. Ou peut-être pas, mais il aime à y croire. C’est son frère, son cousin, le jeune qui tente d’exister à l’ombre du vieux. Comme lui. C’est qu’ils sont tellement usants, ses parents, à lui faire des leçons sur la vie d’adulte ! Mais il a son plan pour les surprendre, on verra ce qu’on verra.
 
  L’heure du rendez-vous Skype approche. Le Professeur Hapstein va enfin lui donner les résultats de ses analyses.
- Bonjour Professeur.
- Hello Antony.
Le professeur a du mal à l’appeler Antoine, bien qu’il parle parfaitement français.
- Comme nous l’avions convenu, J’ai examiné les deux échantillons avec cette nouvelle méthode d’imagerie nucléaire. Tu sais que tu as un sacré instinct, boy ?
Antoine rougit. Il se rappelle ses observations, il ya quelques mois. Une infime nuance dans les colorations effritant l’aubier et s’enfonçant dans le bois des deux arbres. Un peu plus rouille sur l’ancien tronc, un rien plus blond sur le cadet. Il avait alors entamé de longues recherches sur Internet : aucune mention de phytophthora ramorum de couleur blonde.

  La maladie était quasi impossible à soigner, usuellement on finissait par abattre et brûler les chênes atteints. L’épidémie ne se propageait pas aux autres variétés, le jasmin et le cèdre étaient protégés.
- Je vous écoute, prof.
- Eh bien il s’agit d’une forme mutante de la phytophthora, inconnue chez nous aux US. Je ne sais pas pourquoi le champignon a évolué, mais ça ouvre peut-être des perspectives de traitement. Je te propose de continuer mes recherches et pour cela…

  La conservation se poursuivit tard dans la soirée. Antoine était très excité. Dans cette dernière ligne droite avant les élections (premier tour dans deux semaines), il allait donner une leçon aux candidats. Ça ne sert à rien de causer, il faut agir. Et proposer quelque chose de concret. Le plus gros des deux chênes est condamné. Alors pourquoi ne pas y creuser cette fameuse chapelle qui laissera un souvenir aux futures générations ? Et élaguer ses plus grosses branches pour donner de l’air et de la lumière au plus petit, ce chêne adolescent que le plan de bataille du professeur Hapstein pourrait sauver, peut-être.

  Enfin un peu d’espoir dans cette campagne électorale fermée et parfois stupide. Sans attendre, il commence à écrire une lettre ouverte aux aspirants présidents, qu’il enverra cette nuit même aux journaux.

Au fond de lui, Anthony a une idée du nom qui apparaîtra le dimanche a 20 heures sur tous les écrans de télévision, mais pour le moment ce n'est nullement sa préoccupation, car il est plongé dans une forme d'hypnose, sauver cet arbre relève de l’obsessionnel. Son souci  majeur: Sauver le chêne adolescent, il a entendu une fois comme ça par hasard qu'en Finlande, pays maîtrisant l'industrie et le traitement du bois, que les scientifiques arrivaient a stopper certains maux qui rongeaient les arbres, c'est décidé, il ira en Finlande voir ça de plus près, mais il partira le lundi, il voudrait d'abord partager avec ses camarades la victoire de son candidat, même si avant il donnait l'impression qu'il ne s'intéressait pas a ces élections. 


[1]    http://fr.wikipedia.org/wiki/Chêne_d'Allouville
[2]    http://goo.gl/IaJVd
 

samedi 8 décembre 2012

Le livre du futur



La semaine dernière, il m’est arrivé une chose étrange : j’ai été invité à séjourner dans la maison de mes ancêtres. Aucune connectivité, aucune domotique, j’ai du faire mon lit moi-même et passer l’aspirateur ! Quant à avoir des nouvelles, il fallait… acheter un journal. 

Mais ce ne fut pas le plus dérangeant. Dans cette belle demeure se trouvait une bibliothèque. Vous ne savez pas ce que c’est ? Dans ce cas c’était un meuble et une pièce ou on rangeait des livres. Rien à voir avec les livres que vous connaissez, truffés d’images mobiles, de sons, de musique et d’hyper-liens. Non. Il s’agissait là de livres imprimés, sur du papier, avec des pages qu’on tourne. La pièce était belle. Les rayonnages en bois blond sentaient l’encaustique, le parquet craquait. Quelques fauteuils près des fenêtres invitaient à la lecture.

Au hasard j’ai tendu la main et attrapé un volume. La couverture rigide crissait, les pages jaunies, raides, se feuilletaient avec difficulté. Voyage au centre de la Terre, de Jules Verne. Je me suis assis dans un fauteuil de velours rouge, j’ai lu. Longtemps. Une sensation incroyable ! Mais une lecture assez ardue. 

Comment visualiser le gouffre dans lequel les hérons descendent, sans image ni son ? Seulement avec les mots ? Comment faisaient nos anciens ? Une question qui m’a taraudée un moment… Je me suis dit que la réponse viendrait peut-être avec une autre lecture. 

Au hasard toujours, je suis tombé sur La fée Carabine de Daniel Pennac. Un style et un genre radicalement différents. Et là encore j’ai trébuché : ce carrefour ou une vieille dame sort une pétoire, je ne le voyais pas du tout. Impossible ! J’en aurais pleuré de dépit, je me sentais si bête. 

Me voici de retour chez moi, en deux mille trois cent quinze. Des dizaines de livres connectés sont à ma disposition, aussi bien sur le grand écran dans mon appartement que sur ma tablette souple, et en projection sur le dos de ma main. Les lieux, les personnages peuvent être visualisés en hologrammes autour de moi, la musique ou l’ambiance sonore retentir dans la pièce. Tout s’offre à moi, à vous, à nous, disponible, concret, mais aussi sans surprise. 

Je voudrais retrouver quelques vieux livres. Lire encore et encore, et arriver à voir par moi-même tous ces univers décrits. Peut-être devrais-je apprendre à faire mon imagination ?