lundi 1 décembre 2014

Trois tangos de la mélancolie - Hélios Pascual



Bon, ça y est, c’est décidé, je parle de ce livre ! Vous aurez vite compris, chers lecteurs, pourquoi c’est délicat pour moi : comment paraitre objective en lisant un livre écrit par mon père ? Je vais essayer, pardonnez-moi si je n’y arrive pas !

Pour résumer Trois tangos de la mélancolie, autant commence par la quatrième de couverture :

Dans la tourmente de la guerre civile espagnole, Jaume va tout perdre : ses parents, sa grand-mère, son petit frère… Et son pays. Réfugié en France, le jeune anarchiste catalan s’engage dans la Résistance, puis la Libération venue, reprend le combat contre le Franquisme. Mais il va aussi connaître l’amour et ses désillusions sous le regard de Maria Luisa, la petite fille qui en avait fait son fiancé, avec à ses côtés un petit livre vert et un caillou blanc…
Ce roman n’est pas un livre de guerre même s’il en révèle tous les drames, toutes les déchirures, tous les questionnements… Il illustre à la façon d’une tragédie grecque la force du destin qui conduit un homme là où il ne pensait pas aller… Et il y va, par un itinéraire chaotique, jalonné par trois tangos : celui sensible, d’Albeniz, l’émouvant Volver et le si nostalgique Cuesta abajo de Carlos Gardel…

Entre essai et roman, ce livre emmène son lecteur dans les pas éprouvants d’une guerre civile, avec son lot de drames et d’horreurs, et ses conséquences sur la vie des personnages : quel engagement après la défaite ? Faut-il se résigner ou lutter ? Comment vivre à nouveau ?

Si la guerre civile espagnole commence à être mieux connue en France, entre autres grâce à de beaux romans comme celui de Lydie Salvayre que je vais lire bientôt, la Retirada, fuite éperdue des républicains espagnols vers la France devant l’avancée de l’armée franquiste, l’est moins. Et ce qui s’est  passé dans les années suivantes, sur le sol français, pour des combattants ayant un œil et le cœur rivés vers la terre natale, ne n’est pas connu.

L’auteur a donc pris le parti de mêler à sa fiction des passages explicatifs sur le contexte politique, les choix des partis en exil, etc… pour amener le lecteur à s’immerger dans l’esprit des personnages, leurs doutes, leurs questions et les réponses douloureuses qu’ils y donnent. Ce parti pris peut surprendre, et le premier tiers du livre peut alors sembler au lecteur un peu pesant. Mais au-delà de ce premier tiers, le ton et le rythme sont donnés, le roman acquiert un souffle qui lui donne cette dimension de tragédie souligné par l’éditeur.

Fortement ancré dans un terroir, la Catalogne côté Nord et Sud de la frontière, ce livre est aussi un chant à la beauté d’une terre malgré parfois sa dureté, et à des valeurs fortes comme la solidarité et l’engagement, qui me touchent beaucoup.

Les personnages, Jaume et ceux qui l’entourent, sont bien campés, avec leurs forces et leurs faiblesses, ces petits détails qui font qu’on s’attache à deux, qu’on a envie de savoir ce qu’ils vont devenir…

Je ne cacherai pas de voir sous la plume de mon père décrit des endroits où il nous a emmené enfants, comme s’il dévoilait des souvenirs familiaux, m’a parfois perturbée, alors que… si les lieux sont ceux que je connais l’histoire qui s’y déroule n’a rien à voir, puisqu’il s’agit d’une fiction complète.

La structure du roman est très réussie aussi à mon avis : trois scènes inaugurales, pas vraiment reliées entre elles, campent un contexte. L’auteur tire alors un fil, un seul, et le lecteur fini par se demander comment le lien va se faire. Les trois fils vont se rejoindre à la toute fin du livre, très dure, inexorable, on n’échappe pas à son destin…

Bon voilà. Vous aurez compris que je vous recommande cette lecture… en toute objectivité ;-)

Ce livre peut se commander dans toutes les bonnes librairies, même à la FNAC ou chez Amazon (ce que je ne recommande pas... adoptez un libraire ! ).  Les infos ici

samedi 8 novembre 2014

Raconter la vie - un projet de Pierre Rosanvallon



Aux Rendez-Vous de l’Histoire de Blois (décidément propices à idées de billets pour ce blog…), Pierre Rosanvallon est venu parler de son projet :


Je vais me permettre de résumer ici son intervention, mais si vous voulez vraiment connaitre ce projet, je vous conseille d’aller sur le site officiel.

Pierre Rosanvallon est parti d’un constat de désenchantement à l’égard de la démocratie. La montée des extrémismes, la défiance envers la représentation par les élus, sont des symptômes d’un mal insidieux de notre société : les individus ne croient plus en la démocratie, ils s’en méfient.

Cette démocratie a été depuis longtemps une simple arithmétique : majorité, minorité, dans laquelle une partie de la société peut se retrouver dans l’ombre.

Pourtant la démocratie est d’abord un monde commun, dans laquelle tous devraient être visibles.

Autour de ce constat, Pierre Rosanvallon a construit un projet expérimental : à partir de récits de vies individuelles, esquisser un portait de notre société. Car en partant des expériences singulières on rend compte de beaucoup de réalités, sans doute mieux qu’avec des chiffres ou des descriptions du monde du travail. Le discours politique actuel ne s’alimente plus de ces vies singulières.

Pour écrire ces vies, il a fait appel à des écrivains, pour leur capacité à décrire et à transformer en mots imprimés.

Jusque-là, j’étais séduite par le discours, intéressée par le projet, j’avais vraiment envie d’en savoir plus. Hélas…

Les deux personnes choisies pour l’accompagner à ce café littéraire, Maylis de Kérangal et Pauline Peretz, se sont montré de bien piètres soutiens…

Pauline Peretz est universitaire, et a choisi de raconter la vie à travers le Mont-de-Piété. Sujet intéressant, dont elle a fort bien parlé, mais dans un discours qui manquait un peu de chair. Son sujet est resté un sujet d’étude, pas vraiment un sujet dont elle semblait imprégnée au plus profond de sa chair, de son âme.

Le pire reste à venir.

Maylis de Kérangal, écrivain à succès, primée, dont on chante les louanges, pouvait paraitre de prime abord la personne idéale pour ce projet. Seulement… elle a longuement expliqué en quoi ce qui la motivait était le projet littéraire, très éloigné de ses projets habituels à travers les romans. Elle a utilisé de mots techniques, voire pompeux, pour expliquer en quoi ce projet la nourrissait du point de vue littéraire. L’aspect humain du projet, raconter une vie singulière, celle d’un jeune boulanger je crois, ne semblait pas vraiment une motivation. Il s’effaçait. L’animateur a tenté de la questionner sur ce sujet, parlant d’engagement, de projet « citoyen », rien. Pierre Rosanvallon s’est porté à son secours, mais ne semblait pas si convaincu que cela…

Bon, je n’ai jamais lu Maylis de Kérangal, et je ne vais pas commencer suite à cette présentation. Et désolée si cet avis ne plait pas !

Mais le projet est formidable, il me parlait beaucoup. J’ai depuis entendu plusieurs chroniques littéraires sur France Info autour de livres inscrits dans ce projet. Et à chaque chronique je me suis dit qu’il fallait que j’en sache un peu plus. Dans la déjà longue liste de livres parus, je vais en piocher quelques-uns, et je me ferai un plaisir de vous en rendre compte.

Bravo Pierre Rosanvallon, raconter la vie est une belle idée !

samedi 1 novembre 2014

El Aswany: un écrivain rebelle aux Rendez-Vous de l'Histoire de Blois



Les Rendez-Vous de l’Histoire de Blois, c’est une mine. D’information, de rencontres, de sources de réflexions… Vos pas y croisent ceux d’historiens, d’écrivains, d’éditeurs…

L’année dernière, je vous ai rendu compte de l’intervention de ChantalThomas sur la construction du roman historique.

Cette année, nous avons assisté  un café littéraire avec Alaa El Aswany, qui a beaucoup parlé de la situation en Egypte (le thème de l’année étant « les rebelles »), mais aussi des relations de l’écrivain et de ses personnages, du rôle de l’écrivain qui s’engage et de la langue. 


Le romancier et ses personnages

Quand Alaa El Aswany a commencé à dire qu’il a été visité par ses personnages qu’il sent qu’ils existent, j’ai craint la série de poncifs. Mais la verve de l’auteur a balayé toutes les banalités !

Au premier chapitre, raconte-t-il, les personnages se sont révoltés contre l’écrivain. « Vous nous avez créés, vous devez nous laisser l’espace pour parler, parce qu’il y a des choses que vous ne connaissez pas ».

Et c’est ainsi que certains personnages font même des choses avec lesquelles il n’est pas d’accord comme le mariage du vieil homme et de la jeune femme dans l’Immeuble Yacoubian. C’est ainsi que lorsqu’il a écrit cette partie de son roman, il est sorti de son bureau en colère, en disant à sa femme « tu te rends compte, ils se marient » ! J’adore cette anecdote !

Le rôle de l’écrivain qui s’engage.

L’engagement d’Alaa El Aswany dans le printemps arabe est connu, il fut des manifestants de la place Tahrir et continue le combat pour cette révolution toujours en cours.

Alors, quel est son rôle quand il écrit un roman ? Selon El Aswany, cela dépasse le simple oui ou non. Il ne suffit pas de dire non à un dictateur, il faut expliquer, faire comprendre. Le roman doit plutôt amener les lecteurs à se poser des questions, plus que leur amener des réponses.

Le thème du café littéraire était de faire le bilan des printemps arabes. Il fut donc longuement question de ces révolutions (et pas révoltes, comme le romancier l’a souligné maintes fois) et nous avons beaucoup appris en l’écoutant.

Cependant je dois dire que j’aurais aimé approfondir cette question du roman qui soulève les questions : le roman engagé, celui qui tente de faire passer des messages, est une notion qui a presque disparu de la littérature moderne. J’aurais donc aimé savoir si  Alaa El Aswany se sent dans la lignée des Hugo et Zola, qui sont peut-être des auteurs plus démonstratifs que lui, qui exposent plus.

Le choix de la langue

Alaa El Aswany parle très bien français, avec subtilité. Il manie même l’humour en français, ce que je tiens pour la marque d’une appropriation totale d’une langue. Né dans une Egypte encre très francophone et pétrie de culture française, il pense qu’il aurait pu écrire en français, ou en anglais d’ailleurs.

Cependant… il pense que pour la fiction, il y a des profondeurs qu’on ne peut écrire que dans sa langue maternelle. A rebours donc de Yasmina Khadra par exemple, qui a choisi la langue française !

Il était d’ailleurs accompagné de son traducteur, remarquable connaisseur de l’Egypte et des printemps arabes.