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jeudi 4 avril 2019

parler la bonne langue



Dans cet article (réservé aux abonnés), Télérama est tout content de constater que dans les séries actuelles, les personnages parlent… la langue de leur personnage. L’auteur souligne combien les séries gagnent en crédibilité grâce à cela, et il a bien raison !

Il me revient des souvenirs d’un temps lointain ou la sortie d’un film turc avait fait polémique. C’était en 1982, le film s’intitulait Yol et tout ce que la France comptait d’intellectuels s’enthousiasmait pour cette œuvre… à condition de la voir en VO sous-titrée. Je passais le bac et avait donc d’autres chats à fouetter, mais je trouvais incroyablement snob cette démarche.

Comme il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, je crois que si le film sortait aujourd’hui j’irai le voir en turc et en kurde.

Le déclic s’est produit grâce au film Land and Freedom de Ken Loach. Inspiré par Hommage à la Catalogne de George Orwell, ce film suit l’itinéraire d’un militant trotskiste qui s’engage dans la Guerre Civile espagnole. Une scène m’a marquée : son unité vient de prendre une ferme, et tous se réunissent dans la salle pour décider de ce qu’ils vont faire. Ils parlent espagnol, la langue qui les lie, mais chacun avec son accent : allemand, italien, français, anglo-saxon… En VF, la scène aurait perdu de sa force, de sa vérité.

Depuis, je regarde autant que possible les films et séries en VO, surtout quand c’est une langue que je connais. Et d’autres ! Je viens ainsi de regarder la série Dark en allemand. La sonorité de la langue a une sorte d’équilibre avec les images, et l’esprit tout entier de l’œuvre. Sans comprendre les mots, on plonge malgré tout dans l’état d’esprit des personnages. J’ai juste été agacée, comme pour La casa de papel, que la chanson du générique soit en anglais.

Toute langue connait des variations, ce sont les patois et les accents. J’ai déjà évoqué la disparition des accents dans un billet de  2016, depuis rien ne s’est arrangé. Alors pour que les films et séries français soient tout à fait crédibles, il reste un effort à faire !

samedi 1 novembre 2014

El Aswany: un écrivain rebelle aux Rendez-Vous de l'Histoire de Blois



Les Rendez-Vous de l’Histoire de Blois, c’est une mine. D’information, de rencontres, de sources de réflexions… Vos pas y croisent ceux d’historiens, d’écrivains, d’éditeurs…

L’année dernière, je vous ai rendu compte de l’intervention de ChantalThomas sur la construction du roman historique.

Cette année, nous avons assisté  un café littéraire avec Alaa El Aswany, qui a beaucoup parlé de la situation en Egypte (le thème de l’année étant « les rebelles »), mais aussi des relations de l’écrivain et de ses personnages, du rôle de l’écrivain qui s’engage et de la langue. 


Le romancier et ses personnages

Quand Alaa El Aswany a commencé à dire qu’il a été visité par ses personnages qu’il sent qu’ils existent, j’ai craint la série de poncifs. Mais la verve de l’auteur a balayé toutes les banalités !

Au premier chapitre, raconte-t-il, les personnages se sont révoltés contre l’écrivain. « Vous nous avez créés, vous devez nous laisser l’espace pour parler, parce qu’il y a des choses que vous ne connaissez pas ».

Et c’est ainsi que certains personnages font même des choses avec lesquelles il n’est pas d’accord comme le mariage du vieil homme et de la jeune femme dans l’Immeuble Yacoubian. C’est ainsi que lorsqu’il a écrit cette partie de son roman, il est sorti de son bureau en colère, en disant à sa femme « tu te rends compte, ils se marient » ! J’adore cette anecdote !

Le rôle de l’écrivain qui s’engage.

L’engagement d’Alaa El Aswany dans le printemps arabe est connu, il fut des manifestants de la place Tahrir et continue le combat pour cette révolution toujours en cours.

Alors, quel est son rôle quand il écrit un roman ? Selon El Aswany, cela dépasse le simple oui ou non. Il ne suffit pas de dire non à un dictateur, il faut expliquer, faire comprendre. Le roman doit plutôt amener les lecteurs à se poser des questions, plus que leur amener des réponses.

Le thème du café littéraire était de faire le bilan des printemps arabes. Il fut donc longuement question de ces révolutions (et pas révoltes, comme le romancier l’a souligné maintes fois) et nous avons beaucoup appris en l’écoutant.

Cependant je dois dire que j’aurais aimé approfondir cette question du roman qui soulève les questions : le roman engagé, celui qui tente de faire passer des messages, est une notion qui a presque disparu de la littérature moderne. J’aurais donc aimé savoir si  Alaa El Aswany se sent dans la lignée des Hugo et Zola, qui sont peut-être des auteurs plus démonstratifs que lui, qui exposent plus.

Le choix de la langue

Alaa El Aswany parle très bien français, avec subtilité. Il manie même l’humour en français, ce que je tiens pour la marque d’une appropriation totale d’une langue. Né dans une Egypte encre très francophone et pétrie de culture française, il pense qu’il aurait pu écrire en français, ou en anglais d’ailleurs.

Cependant… il pense que pour la fiction, il y a des profondeurs qu’on ne peut écrire que dans sa langue maternelle. A rebours donc de Yasmina Khadra par exemple, qui a choisi la langue française !

Il était d’ailleurs accompagné de son traducteur, remarquable connaisseur de l’Egypte et des printemps arabes.

lundi 7 avril 2014

Aimer le français



Je suis assez fascinée pas les langues et ce qu’elles véhiculent. Comment une langue peut façonner une pensée – je ne réfléchis pas de la même manière selon que je suis en train d’utiliser le français ou l’anglais ; comment une langue peut être le reflet d’une culture ; la plasticité de certaines langues qui absorbent des mots étrangers et la rigidité d’autres. Et parmi toutes ces questions, il en est une qui dépasse les autres : pourquoi un écrivain choisit-il d’écrire dans telle ou telle langue.

Pour certains le choix peut être politique, comme Jorge Semprun qui fait le choix d’écrire en français après avoir été exclu du parti communiste espagnol et qui fera le choix de revenir à sa langue natale à la fin de sa vie.

Pour d’autres le choix est évident, parfois douloureux, comme François Cheng le raconte dans Comment je suis devenu français de Jacqueline Rémy (recueil de vingt témoignages) :

« A un moment donné de ma vie, lorsque je suis parvenu à maitriser cette autre langue, j’ai éprouvé l’ivresse de renommer les choses à neuf, comme au matin du monde.
  Après avoir erré entre deux eaux (…), entre deux langues, l’une qu’il perdait, l’autre qu’il n’arrivait pas à "posséder", François Cheng explique que cette difficulté était une chance »

Et enfin il y a ceux pour qui ce choix est un geste d’amour. Yasmina Khadra, né en 1955 en Algérie, a sans doute appris dès l’enfance le français, autant que l’arabe algérien. Lors de l’émission La Grande Librairie du 24 octobre 2013, il fait écho à Nancy Huston qui parle de son propre choix du français. Que Yasmina Khadra et François Busnel me permettent de retranscrire ici ses magnifiques mots :

 « La langue française me parle, elle me donne tout, nous vivons un parfait amour tous les deux ». 




Lorsqu’il sera interrogé à son tour sur son propre livre, le romancier va récidiver, et déclarer publiquement sa flamme à notre langue : 

« J’adore la langue, elle me donne tout, et j’essaie de la servir du fond de mon cœur. Je lui donne mes tripes, mes sentiments les plus intimes. J’essaie de construire avec elle quelque chose, une œuvre. »

A propos des trois personnages féminins de son roman les anges meurent de nos blessures :

« Il y a quatre femmes. La langue française aussi est là. C’est sa sensibilité qui raconte tout ça. Moi je suis allé voir la langue française, et lui ai dit "est-ce que vous pouvez faire la femme pour moi" et elle a dit oui (…) »
« La langue française est comme la générosité de Turambo. Elle est belle, elle est un élan, elle est une rêverie, une féérie, elle est une conquête, mais une conquête heureuse, pas dominatrice, dans le partage ».

Je crois vraiment qu’il faut avoir choisi la langue française, et pas seulement en avoir hérité, pour lui chanter de si belles louanges.

Merci M. Khadra