jeudi 3 octobre 2013

des bandits en culottes courtes #6

épisode 1 ici
épisode 2 ici
épisode 3 ici 
épisode 4 ici 
épisode 5 ici

Depuis deux jours Pons avait disparu. Les hommes du village ont organisé une battue dans les garrigues, grimpant progressivement vers la montagne, ces Pyrénées traîtresses où l’on pouvait glisser d’un rocher et rester étourdi dans une ravine sans pouvoir en sortir. Ils revinrent bredouilles et abattus. Les garçons de la petite bande n’osaient plus courir dans les rues, ni se montrer ensemble dans le village. Alors ils se faufilaient comme des ombres le long des murs, se réfugiant à deux ou trois, pas plus, dans une encoignure pour se donner des nouvelles : Pons résiste, il refuse toujours de jurer.
Pere a eu enfin le droit de se lever et de faire quelques pas dehors, mais aucun gamin n’a osé l’approcher.

Troisième jour, un dimanche. Josep avait mal au ventre. Il se sentait coupable. C’est lui qui avait eu l’idée du coup des Trabucayres, mais il n’avait pas compris que cela voulait dire enlever Pons, le faire pleurer comme un enfant, faire pleurer sa mère, faire pleurer tout le monde. Son petit cœur d’enfant de sept ans était retourné, son estomac aussi. Il était incapable de boire son chocolat. Alors il faisait traîner, tournant sans fin la cuiller dans le bol, attendant  que sa mère ait le dos tourné pour le jeter à l’évier. Puis il sortit rôder dans les rues. Sa mère allait à la messe, mais pas son père ni lui. Alors il traîna son désarroi dans les rues, avançant sans regarder où il va. Et ses pas, machinalement, comme tous les matins, l’emmenèrent sur le chemin de l’école. Il longea le mur de la cour de récréation, les yeux rivés au sol, quand il buta contre des pieds. Levant le nez, il vit M. Legrand. Alors sa honte et son angoisse le submergèrent, il fondit en larmes.
- Et bien, qu’y a-t-il, Joseph ? Pourquoi tu pleures ?
- Oh M’sieur ! Oh M’sieur !
C’est tout ce qu’il pouvait dire. M. Legrand eut un soupçon.
- Joseph, c’est à cause de Pons ?
- Oui, M’sieur.
- Allons, Joseph, viens avec moi sur le banc de la cour, tu vas tout me dire.
Alors Josep, entre deux sanglots, avoua sa mauvaise idée, ses regrets, sa peine d’avoir fait du mal.

- Toi, Josep, tu ne bouges pas d’ici !
Et chacun put voir M. Legrand sortir comme un fou de la cour, traverser le village en courant et rameuter tous les hommes qu’il croisait pour se diriger vers le vieux Chêne. Ils trouvèrent là le jeune Pons, recroquevillé sur une banquette, mains et pieds liés, bâillonné. Lorsqu’ils le délivrèrent, le garçon se mit à pleurer tout en tremblant. Il n’avait mangé depuis trois jours. Les hommes le portèrent jusque chez lui, où il fut couché dans le grand lit de ses parents, pendant que la vieille Dide lui préparait un bouillon. Il sombra aussitôt dans un profond sommeil,  et ne fut capable de raconter sa mésaventure qu’en fin d’après-midi.
Cette fois-ci, ce furent les pères qui tinrent conseil, au café. Le père Pons hurlait de rage, disant que les gosses méritaient une sévère punition, comme de passer l’été en maison de redressement. Celui de Pere faisait timidement remarquer que son fils, rossé par Pons, était au lit lorsque le rapt s’était produit. M. Legrand tentait de calmer les esprits, expliquant que son intervention auprès de Pere avait peut-être tout déclenché, que les enfants ne s’étaient pas rendu compte… Les autres se taisaient, le nez dans leur verre, rouges de honte. M. Legrand, à bouts d’arguments, proposa une sentence : les fautifs devaient être séparés pendant l’été, lorsque la classe serait finie, avec obligation de faire des devoirs de vacances qu’il se chargeait de fournir. Le père Pons en demanda plus, qu’ils soient tous au pain et à l’eau pendant trois jours et pas d’argent de poche pendant les vacances. Tous les pères acceptèrent, heureux que les choses n’aillent pas plus loin. Antoine retournerait à Céret, Jacques irait chez sa tante à Perpignan. Josep n’avait pas d’endroit ou aller, alors M. Legrand l’emmènerait avec lui. Jean irait travailler chez un lointain cousin dans la montagne, éleveur de moutons. Soulagé que cela se termine sans punitions corporelles, l’instituteur retourna vers son école. Il était près de huit heures du soir. En s’approchant, il distingua sur le banc de pierre une petite silhouette.
- Bon sang Joseph, mais qu’est-ce que tu fais là ?
- Vous m’avez dit de ne pas bouger, j’ai pas bougé.
- Excuse-moi, bonhomme, je t’avais un peu oublié ! Viens, je vais te donner du chocolat.

Pere, lui, avait vécu ces événements depuis sa maison. Sa mère avait peur pour lui et préférait le garder près d’elle. Ses amis vinrent donc le voir pour lui expliquer toute l’affaire. Il ne fit qu’un commentaire :
- Vous êtes complètement fous. Pour racheter une petite bêtise, faire une bande avec Pons, vous en avez fait une énorme.
- Mais… tu nous feras les leçons, à la rentrée ?
- Je ne sais pas… J’ai plus trop envie. Ça va encore faire des histoires. Je crois que non.
En prononçant cette phrase, il n’y croyait pas vraiment. Il avait beaucoup réfléchi, il aimait donner ses leçons. Mais il lui fallait être sûr de sa tranquillité.

Depuis deux jours, Pere faisait la vie à sa mère, la suppliait pour qu’elle le laisse sortir. Il venait d’obtenir sa permission et se rendit à l’épicerie.
- Bonjour Mme Pons. Puis-je voir Pons, s’il vous plait ?
- Il est sur la terrasse, derrière, vas-y.
- Merci M’dame.
Il traversa la maison derrière l’épicerie et vit le garçon assis à l’ombre d’une glycine, qui s’essayait au tressage de l’osier.
- Salut Pons.
- Salut.
- Ecoute bien, parce que je ne le dirai pas deux fois. Je trouve que ce qu’ils t’ont fait, c’est pas bien. Tu as été méchant, autoritaire et tu méritais une punition. Mais c’était à moi de te la donner, pas à eux. Alors pour ça je te présente mes excuses. Mais pour le reste, le Chêne est à ceux qui veulent y travailler. Si tu veux étudier, tu es le bienvenu, sinon tu vas faire tes coups ailleurs. Voilà !
- Mon père a dit que si je continuais mes coups, j’irai jamais au lycée et je ne serai jamais directeur de grand magasin. Et moi, je veux être directeur des Dames de France. Alors j’arrête. Le Chêne est à ceux qui veulent y travailler, tu as raison. Retournez-y.
- Si un jour tu le veux, tu peux venir.
- Pourquoi pas ?

lundi 30 septembre 2013

des bandits en culottes courtes #5

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épisode 2 ici
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Le lendemain, il arriva à l’école blanc comme un linge, le visage grave, les lèvres serrées. Il parla à peine à ses camarades, s’éloigna sans les saluer après la classe. Mais dès qu’il eut tourné le coin de la rue, après la boutique du cordonnier, comme pour aller chez lui, il se mit à courir comme un fou, pour arriver le premier au Chêne. Il se cacha parmi les genêts et les buis juste au dessus de l’arbre et attendit. Il vit d’abord arriver le Cérétan, qui malgré son altercation avec Pons était resté dans la bande, puis Pons lui-même, enfin les autres. Le dernier à venir fut le fils du patron du café, entrant dans le creux du tronc en tendant fièrement à la main une bouteille d’anisette dérobée chez son père. Pere attendit encore un quart d’heure, immobile, pour être sûr qu’il n’y aurait plus de passage. Alors il sortit de sa cachette, se planta devant l’entrée du repaire, jambes écartées, poings sur le hanche.
- Pons ! Oh, Pons ! Tu m’as volé ma bande et je ne suis pas d’accord ! ces gars sont mes copains et tu les as embobinés avec tes bêtises. Eh, vous m’entendez, les autres ? Ce ne sont que des bêtises ! des conneries, même ! Depuis que vous êtes avec lui, vous ne valez pas tripette ! Quant à toi, Pons, je suppose que le Cérétan t’a raconté l’histoire des Trabucayres et depuis tu t’imagines que tu en es un ? Une sorte de héros ? Et bien laisse-moi te dire que tu ne vaux pas un clou !
En entendant ce son discours, Pons était sorti, furieux, brandissant le poing, suivi des autres gamins, qui regardaient abasourdis leur calme et gentil copain provoquer leur nouveau chef. Quand Pere trouva le garnement suffisamment rouge, il s’arrêta. Il y eut un long silence. Puis le chef se précipita sur son provocateur, le plaquant au sol, le bourrant de coups de poings au visage, au ventre, dans les côtes. Pere ne se laissa pas faire, il répondit aux coups de poings par des coups également. Au milieu de la mêlée, il réussit à prendre le cou de son assaillant des deux mains et à serrer. Pons était assis à califourchon sur son adversaire et tenta d’écarter ses mains. Comme il n’y arrivait pas, il décocha un formidable coup au foie de son adeversaire, qui hurla de douleur. À cet instant, Jacques se réveilla de la stupeur qui avait saisi toute la bande et cria :
- Les gars ! Faut les séparer !
Cinq ou six d’entre eux se précipitèrent sur Pons, l’immobilisèrent en lui bloquant les bras dans le dos et l’entraînèrent de l’autre côté de l’arbre. Les deux plus grands relevèrent Pere et passèrent ses bras au dessus de leurs épaules pour le porter jusque chez lui.

Pere avait tellement mal qu’il ne vint pas à l’école pendant plusieurs jours. Il n’eut donc qu’une idée un peu confuse de ce qui se passa ensuite. Le conseil de guerre d’abord. Dès le lendemain, dans la cour de l’école. Tous y participèrent : les habitués de l’école de Pere,  et ceux qui n’étaient venus qu’une fois ou deux, à l’occasion d’une leçon mal comprise. Calmement Jean expliqua son point de vue : ils s’étaient mal comportés avec Pere, qui était leur ami et passait du temps à les aider, en lui préférant Pons, ce mauvais garçon qui les a entraînés dans de grosses bêtises. Tiens, mais où il est, Pons ? Il est puni, son père n’aime pas les bagarres, jeta l’un d’entre eux. Un autre reprit :
- Bon, t’as raison, Jean. On le sait tous, même si on le dit pas. Casser des carreaux, voler des pêches, c’est idiot. Mais on fait quoi, maintenant ?
- D’abord, on ne va plus au Chêne si Pons y est.
- Ouaih, d’accord, firent plusieurs voix.
- Mais attention, ajouta Jean, solennel. Il faut jurer de vraiment le faire !
- Non, ça c’est bête, fit une petite voix, celle de Josep. Il a fait du mal, il faut le punir. S’il se prend pour un Trabucayre, pourquoi on ne lui ferait pas comme les Trabucayres ?
- Ça, c’est une vache de bonne idée !
Pons resta puni trois jours sans sortir de chez lui. Cela leur laissa le temps de préparer leur coup.

Le père Pons parcourait le village en tous sens, demandant partout : « Dites, vous savez où il est, mon fils ? Il est plus de dix heures, il devrait être rentré ! ». Personne ne savait où se trouvait le garçon. Ni le patron du café, ni le cordonnier, ni l’instituteur qui confirma que Pons était venu à l’école aujourd’hui, ni le père Capell, ni … Il frappa à toutes les portes, sans aucun succès. Comme il errait sur la place du village, désemparé, M. Legrand vint le voir :
- Ecoutez, vous lui avez donné une punition sévère, même s’il la méritait. Il a dû faire une fugue, il reviendra bien demain. Allez dormir tranquillement, s’il ne revient pas demain, on ira ensemble à la gendarmerie.
A quelques centaines de mètres de là, Pons sanglotait ligoté et bâillonné, caché dans le creux du chêne-liège. Après la classe, quelques camarades avaient causé avec lui, naturellement, comme si rien ne s’était passé. D’autres avaient couru en silence, chaussés d’espadrilles, vers le Chêne. Quand Pons y était arrivé, l’un d’entre eux attendait caché sur le côté de l’entrée de la cachette, armé d’un gourdin. Pons fut promptement assommé, attaché, couché sur une banquette. Puis Jean lui jeta un broc d’eau au visage pour le réveiller et lui cria :
- On te libère si tu jures de nous laisser tranquille pour bosser ici !
Pons fit non de la tête.
- Tant pis pour toi. On viendra demain voir si tu as changé d’avis.

jeudi 26 septembre 2013

des bandits en culottes courtes #4

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Petit à petit, Pons organisa la vie de l’antre arboricole. Un soir il inventait un « cours de botanique », entraînant la bande à travers la garrigue pour reconnaître les plantes. Un autre, il amenait des dominos et organisait un tournoi. Pere n’avait pas l’âme d’un chef et laissait faire. Les leçons, c’était pour rendre service. Pons, lui, affichait une cordialité qui masquait une brutalité devant laquelle les autres reculaient. Les choses commencèrent à mal tourner quand son grand frère, apprenti ferronnier au bourg voisin du Boulou vint un dimanche et apporta des frondes. Pons entraîna la bande hors du chêne-liège, pour jouer à casser des carreaux. En juin, quand les premiers fruits commencèrent à mûrir, ils allèrent chaparder dans les vergers. Pere ne venait plus depuis longtemps. Seuls Josep, chassé par Pons du fait de son âge, et Jean, hanté par son certif’, lui étaient restés fidèles. La saison était belle ; ils travaillaient sur un banc à l’ombre au flanc de l’église. Mais la protection bienfaisante de l’arbre aux bandits leur manquait.
Un jour, M. Legrand vint les trouver. Il avait l’air très préoccupé.
- Bonsoir, les enfants. Puis-je vous parler ?
- Bien sûr, répondit Pere.
- Écoute, mon garçon, je suis très inquiet. Les notes de toute la classe baissent. Je ne comprends pas pourquoi tu ne les aide plus. Cela était bien utile. Tu aurais du continuer.
- Mais M’sieur, ce n’est pas ça du tout ! Les autres ont préféré jouer au Truc, ou faire toutes sortes de choses que Pons leur proposait ! Moi, j’ai continué tant que j’ai pu, mais il a retourné presque tout le monde, avec ses idées. Voyez, il n’y a que Josep et Jean qui ont préféré travailler. Comme dans l’arbre ce n’était plus possible avec les cris et l’agitation, on est venu ici. Mais vous verrez M’sieur, Jean, il l’aura, son certif’. 
- Allons Pierre, je pense que quand tu racontes cette histoire, tu ne dis pas tout. Tu l’as bien un peu laissé faire, Pons ? Tu aurais pu t’opposer, dire non.
- Dire non ? Pourquoi ? Moi je faisais cela pour aider. S’ils ne veulent plus, c’est leur problème.
Il appuya son discours d’un mouvement de tête en direction du Chêne.
- Et bien, tu me déçois, Pierre, fit M. Legrand.
 Il se retourna et s’éloigna sans un mot de plus.
Cette conversation avait mis Pere en colère. Au début l’idée des leçons en plus de la classe n’était pas la sienne, même s’il l’avait trouvée bonne. C’étaient les autres, ses « élèves », qui lui avaient demandé. Maintenant ils préféraient faire la vie avec ce garnement de Pons. Est-ce que cela le regardait ? Non ! En rien ! Si les autres voulaient recommencer à travailler, c’était à eux de voir, aucun problème. Il décida qu’il en avait assez, qu’il laissait tout tomber.
Au dîner il subit un nouveau coup de semonce. Tout à coup, son père lui dit :
- Dis donc, ta bande, elle en fait des jolis coups ! Aujourd’hui, ils ont volé des pêches chez le père Noux.
- Voyons Papa, tu sais bien que ce n’est plus ma bande, c’est celle de Pons maintenant.
- Oui, et bien au village tout le monde pense que si tu ne l’avais pas laissé faire, ce vaurien de Pons, on aurait moins de problèmes. Au café, le père de Jacques m’a fait des reproches car ses notes baissent et même le curé s’y est mis, disant que depuis que tu les as abandonnés, ces garçons ne viennent plus au catéchisme.
- Mais merde, je les ai pas abandonnés ! C’est eux qui ont décidé d’aller avec Pons et pas avec moi ! cria-t-il en levant les bras au ciel. Puis il jeta sa fourchette sur la table et bondit en courant vers l’escalier pour se réfugier dans sa chambre, tant pour éviter la taloche paternelle bien méritée pour un aussi gros juron que pour y méditer son chagrin.
Plus tard dans la soirée, il entendit une vive discussion entre ses parents.  Et entendit même son père crier « c’est pas avec une attitude comme ça qu’il sera député, ton fils ! Il se trompe bien, M. Legrand ! »
Il passa une nuit blanche, essayant de mettre de l’ordre dans ses pensées. Il n’arrivait pas à sortir de son argument principal : ce n’était pas lui qui avait décidé de cesser leurs activités, ce sont les autres qui ont préféré Pons. Mais il comprenait que son honneur était atteint, puisque tout le village se montait contre lui. De la part de certains, cela lui était égal, mais venant de son père et de M. Legrand, il se sentait blessé au plus profond. Les deux hommes semblaient croire en lui, M. Legrand avait convaincu son père de le laisser faire des études, il rêvait déjà à un avenir de « Monsieur », avec un beau costume et peut-être une voiture ! Perdre leur estime était injuste, et un grave préjudice. Il ne pouvait pas laisser faire cela.

lundi 23 septembre 2013

des bandits en culottes courtes #3

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épisode 2 ici



Après les vacances de Pâques, M. Legrand leur présenta un nouveau, Pons. Aucun élève ne fut surpris : tous avaient assisté à l’emménagement de la famille comme au spectacle. Débarquant en plein village avec une carriole tirée par un cheval, ils avaient amené tous leurs meubles : armoires, tables, chaises, commodes, cuisinière à bois… Après vingt ans dans la bonneterie à Rivesaltes, à vendre des gaines et des élastiques, Monsieur Pons venait reprendre l’épicerie de sa cousine Dide. Trop vieille pour continuer à grimper sur les escabeaux, n’y voyant plus assez pour compter les roudoudous et les réglisses, elle avait besoin d’aide. C’est ainsi que Pons arriva sur les bancs de l’école. Les premiers soirs, il rentra chez lui après la classe, goûta et sortit dans les rues à la recherche de quelque camarade d’école avec qui s’amuser. Il fut étonné d’en trouver peu. Au bout de quelques jours il avisa Jean et lui demanda :
- Tu fais quoi, toi, après la classe ?
- Moi ? Je vais avec les autres, pardi ! On travaille avec Pere, pour avoir de bonnes notes.
- Vous faites quoi ? insista Pons, un sourire narquois sur les lèvres.
- On travaille, pauvre nouille ! On se rassemble au vieux Chêne et Pere nous aide si on n’a pas compris.
Le soir même, Pons vint rôder autour du vieil arbre. Pas impressionné du tout. Ni par sa stature, ni par son aura. Chaussé d’espadrilles, il s’approcha sans un bruit, s’assit près de l’ouverture du tronc et écouta. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir qu’ils travaillaient vraiment ! Jacques récitait ses tables de multiplication, des plumes crissaient sur du papier, et Pere expliquait à Jean pourquoi les trains se croisaient à onze heures cinquante-huit. Il repartit tout aussi discrètement, pensant « ben merde alors, j’ai jamais vu des gars aussi sérieux … ».

Le lendemain, Pons demanda de venir, la règle du participe passé lui posait problème. Pere lui expliqua l’accord : il devait amener un goûter. Il amena du chocolat, un luxe inouï pour la plupart des membres du groupe.
- Ouah ! Comment tu l’as eu ?
- C’est rien, fit-il négligemment, je l’ai piqué à l’épicerie.
Alors Pere répondit :
- Ecoute, ici tout le monde est réglo. Le goûter, c’est les parents qui le donnent.
- D’accord, d’accord, je ne le ferais plus, mon père. Bon, tu me l’expliques, la règle du participe ?

Pons se montra assidu à ces séances de travail. Il disait aimer l’atmosphère bienfaisante dans la cavité. Comme si le chêne-liège le protégeait. Pourtant, un jour, il arriva avec un jeu de cartes.
- Oh les gars, si on jouait ?
- Non, on est là pour travailler, cria Josep.
- Toi, le Petit, la ramène pas, tu veux ?
Le Cérétan intervint :
- Fiche-lui la paix, c’est un petit !
- Ouh ! Le Cérétan qui se fâche ! Et d’abord pourquoi on t’appelle comme ça ? Je parie que tu n’y as jamais mis les pieds, à Céret ! Moi, je vais t’appeler par ton vrai nom, Antoine !
Le Cérétan blêmit.
- Quand ma mère était malade, je suis allé vivre chez mon oncle, à Céret. Je ne suis revenu qu’après sa mort. Alors ta gueule ! termina-t-il dans un hurlement.
- Bon les gars, interrompit Jean, si tout le monde doit d’engueuler, moi je m’en vais. Mais si on se calme, je veux bien faire une partie de cartes. C’est vrai quoi, je le veux, mon certif’, mais on fait que travailler et on a tous de meilleures notes.
Deux autres se portèrent volontaires et tous s’installèrent dans un coin pour jouer au Truc. A compter de ce jour, l’ambiance au creux du chêne des Trabucayres devint moins posée, moins studieuse.

jeudi 19 septembre 2013

des bandits en culottes courtes #2

(épisode 1: cliquer ici)



Pere donnait ses leçons depuis déjà un trimestre. Jacques, un garçon pauvre qui rêvait de savoir pouvoir un jour tenir un commerce, en avait eu l’idée, avant les vacances de Noël. Il en avait parlé un jour à la récréation :
- Companys[1] (bien que le catalan fût interdit à l’école) ! Vous avez pas du mal, des fois, avec les devoirs ? Moi, j’ai beaucoup de mal. Vous croyez pas que ce serait bien de demander à Pere de nous aider ? Pour lui tout est facile…
Jean avait bondi sur l’occasion :
- Ouais, c’est une bonne idée. Parce que moi, je ne suis pas sûr d’avoir mon certif’…
D’autres avaient acquiescé. Une intense négociation s’était alors ouverte, pour savoir qui irait demander à leur copain, occupé à jouer au ballon contre le mur des WC, pour se réchauffer en ce début d’hiver. Le Cérétan fut délégué : étant le plus riche, son avenir était tout tracé, il ne pouvait donc pas être soupçonné d’avoir des intérêts contraires à ceux de Pere. À la question pressante du garçon, le joueur avait répondu :
- Pourquoi pas ? Mais mon père dit que tout travail mérite salaire. Alors, vous me proposez quoi en échange ?
- Ah, et ben … je vais voir les autres !
Le Cérétan avait traversé la cour de récréation au pas de course.
- Il demande qu’on lui donne quelque chose en échange !
- Ouh là… avait fait Josep. C’est qu’on n’a pas grand-chose, nous.
Un autre avait proposé :
- J’ai remarqué qu’il a jamais de goûter. Vous savez comme son père est radin ! On a qu’à lui donner le goûter à tour de rôle.
Approbations générale. Revenu devant les WC, le négociateur avait donc énoncé la proposition. Pere l’avait acceptée d’un hochement de tête, puis posé une question :
- Et on fera ça où ?
- Ben, chez toi !
- Il faut que je demande à ma mère …
Le lendemain, Pere était arrivé avec une mauvaise nouvelle :
- Companys, ma mère ne veut pas. Elle dit que pour son travail, elle a besoin de calme à la maison. Elle dit que si on est six ou sept à parler et à s’agiter dans la maison, elle risque de rater sa couture. Ça ne marche pas.
A ces mots, quelques gamins avaient prit un air désespéré. Le groupe s’était alors assis, qui sur les bancs de pierre, qui dans les embrasures de fenêtres, songeant. Quelques suggestions furent émises : le café ? Non, on est trop jeunes et puis il y a du bruit. La cabane de berger, sur le chemin de Villargeil ? Elle menace de s’effondrer, personne ne l’entretient depuis la mort du vieil Etienne. La grange du père Capell ? Il a prévu d’y entreposer ses olives à la fin de la récolte. Le vieux chêne ? Un frisson avait parcouru l’échine des gosses. Le chêne-liège, pourquoi pas, mais il flottait comme un parfum de soufre autour de lui. On disait qu’autrefois, avant que la route ne devienne aussi large, il était caché dans la garrigue, au milieu des genêts, des buis et des ronces. Cela permettait à des bandits que l’imagination fiévreuse des gamins rendaient féroces de s’y cacher des gendarmes. Ils y mettaient aussi  à l’abri leurs tromblons, que dans le pays on appelle trabuc. Le Chêne des Trabucayres. C’était une chouette de bonne idée, car personne n’y allait, mais avait-on vraiment le droit ? Les grandes personnes évitaient de le regarder, même l’Emile préférait jeter son solex dans les broussailles plutôt que de l’appuyer au tronc rugueux, quand il allait voir ses ruches.
Un des gamins, connaissant l’histoire,  l’avait racontée au groupe :
- Les Trabucayres, ça a commencé en Espagne, à la mort d’un roi. Il y a eu la guerre entre la reine, qui voulait que sa fille hérite alors que c’était un bébé et le frère du roi qui voulait la couronne pour lui. Au début, les Trabucayres étaient dans l’armée du frère. Et puis la guerre a cessé, repris, cessé. Quand la guerre s’arrêtait, ils ne savaient pas quoi faire et ils manquaient d’argent. Alors petit à petit ils sont devenus bandits : ils arrêtaient une diligence, pillaient les voyageurs et emmenaient des otages en France pour les cacher et demander une rançon. Des fois, ils tuaient des voyageurs ou des otages. À la fin, ils se sont fait prendre et ont tous été exécutés.
- C’est quoi une rançon ? avait demandé Josep.
- Je t’expliquerai, avait répondu Pere. Alors des bandits, il n’y en a plus ?
- Non, ils sont morts, il y a presque cent ans.
- Bon, ben alors on fera les leçons là-bas.




[1] Companys : compagnons

lundi 16 septembre 2013

des bandits en culottes courtes #1



La frêle silhouette du garçon était écrasée par celle, massive, de l’immense chêne-liège. Il cria, à l’adresse de l’immense fissure qui parcourait le tronc.
- Oh, les gars ?
- C’est toi, Josep ? Entre !
La voix sortait de la fente. Josep s’approcha et salua Pere qui demanda :
- Alors, qu’est-ce que tu as amené ?
- Je suis monté au mas Berdaguer pour ramasser des asperges sauvages. Tiens, ta mère te fera une omelette.
- Merci Josep. Qu’est-ce que tu vas faire aujourd’hui ?
- Eh ben …
Josep se dandina d’une jambe sur l’autre. C’était gênant de parler devant les autres,
- J’ai pas bien compris comment on écrit « an », avec l’histoire des m et des n …
- Viens t’asseoir là, je vais t’expliquer.
A l’intérieur de ce vieux tronc formidable, une cavité. L’ombre y était presque froide en ce début de printemps. Le long des parois, des bancs sculptés. Deux garçons y travaillent en silence.
Jean avait douze ans. Son père avait décidé qu’il travaillerait la terre, comme lui. Pour cela, il était bien inutile de dépenser l’argent de la famille en études. Mais Jean voulait à tous prix avoir son certif’, loupé l’année dernière. Il avait tant et tant supplié sa mère, promettant de travailler double, aux champs et à l’école, qu’elle avait fléchi et convaincu son mari de le laisser refaire sa dernière année. Alors, pendant les séances de travail dans le chêne-liège avec Pere, il était très concentré, n’ayant pas le droit à l’échec. Plongé dans des exercices idiots de baignoires qui se remplissent et se vident en même temps, il ne leva pas les yeux sur le petit.
Le Cérétan accueillit le Petit en lui donnant deux crayons. Fils d’un gros propriétaire terrien employant bon nombre de paysans sans terre, dont le père de Josep, produisant de l’olive, des fruits, du vin, il tirait une certaine gloire de la richesse de sa famille. Comme les dames patronnesses du siècle d’avant, il se sentait le devoir de faire le bien. Ainsi le Cérétan amenait souvent pour les leçons au sein de l’arbre du papier, de l’encre, des plumes, des crayons.
Ils étaient peu nombreux ce jour-là : pendant les vacances de Pâques, les copains se laissaient aller un peu à la paresse ou étaient réquisitionnés par leurs paternels pour les travaux des vignes.

A la même heure,  M. Legrand, poussa la porte du café.
- Adieu ! lança-t-il à la cantonade, couvrant la voix de Luis Mariano qui sortait du poste de radio.
Dans ses habitudes d’homme du nord, « adieu », c’était « au revoir ». Bizarrement, ici, c’était aussi « bonjour ». Ça, il avait pris le coup. Par contre, le vent de ce Roussillon chaud en diable, impossible de s’y faire. Un jour la tramontane, un autre la marinade, l’une qui chasse les nuages, l’autre qui les ramène, tout cela un peu pour rien car ils crèvent rarement dans ce pays d’une aridité redoutable. Tous les jours, quel que soit le sens du vent, il venait au café prendre un petit verre de vin doux. Et quand c’était nécessaire, il entreprenait le père de tel ou tel élève sur une bêtise commise en classe, ou sur un exploit … Ce jour-là, il avisa celui de Pere, qui achevait une partie de « truc »[1] et se levait pesamment.
- Bonjour, Monsieur, fit-il poliment.
L’autre ne répondit pas, mais fit du pouce le geste de soulever son béret.
- Je voudrais bien vous entretenir un peu de votre fils, Pierre. Puis-je vous offrir un verre ?
- C’est pas de refus.
- Vous avez sans doute constaté sur les bulletins de Pierre (M. Legrand utilisait la version française des prénoms de ses élèves, car le catalan était interdit à l’école) que ses notes sont exceptionnelles.
- Ben, c’est ce que dit ma femme.
A ces mots, l’instituteur compris qu’il avait fait une bourde, que l’homme ne savait pas lire, ou très peu. Il tenta de passer outre.
- C’est un élève remarquable, vous savez. Il a une très bonne mémoire, une belle écriture et il réussit tous les exercices : problèmes de mathématiques, rédactions… Souvent, je lui donne quelques exercices supplémentaires, car il finit avant les autres. De toute ma carrière -j’ai tout de même fait quinze ans dans l’enseignement- je n’ai jamais vu un élève si doué.
Pendant tout le discours, l’autre garda son regard rivé sur le verre de vin doux dans sa main.
- Vous savez qu’il fait la classe à votre place, le soir ?
L’instituteur fut brusquement agacé.
- Ce n’est pas tout à fait cela, monsieur. Il aide ses camarades à revoir leurs leçons, à faire leurs devoirs. Et parfois il explique à nouveau à ceux qui n’ont pas compris. J’apprécie beaucoup cette initiative et je l’en ai félicité.
- Alors vous pensez qu’il pourrait devenir instituteur ?
- Il pourrait faire beaucoup de choses, médecin, ingénieur. Pourquoi pas entrer en politique ?
- Maire ?
- Il faut viser plus haut ! Député, voyons ! Mais pour arriver à cela, il faudrait l’envoyer au lycée.
Le lycée… Dans un petit village comme celui-ci, cela voulait dire Perpignan, le lycée Arago, l’internat, des dépenses.
- Vous savez, on est pas ben riches…
- Allons donc ! Avec les superbes réalisations de votre femme (elle était couturière) et vos productions d’olives et d’amandes, cela ne va pas si mal pour vous… De plus, Pierre est fils unique, je pense que vous voulez ce qu’il y a de mieux pour lui. Enfin, nous pourrions faire une demande de bourse.
- Je dois d’abord en parler à ma femme.
M. Legrand sourit intérieurement. Cette courte phrase voulait dire d’une part : il faut y réfléchir, et d’autre part : c’est ma femme qui décide, comme dans tous les pays du sud. Cependant, dans le dur combat qui consistait à convaincre un paysan de l’après-guerre que l’avenir de son fils n’est pas à la terre, l’instituteur venait de gagner la première bataille.  


[1] Jeu de cartes ou les partenaires communiquent par toutes sortes de signes

vendredi 13 septembre 2013

le tiret et le point-virgule, avec Jules Verne



en pleine lecture de ce vieux volume
Je suis en train de lire Cinq semaine en ballon, de Jules Verne.

C’est à la suite d’une visite à Nantes et de sa maison, surplombant la Loire, que j’ai eu envie de relire notre vieil ami Jules. Ma fille m’a prêté un  volume chiné chez un bouquiniste. Une édition Hetzel, cette fameuse maison qui publia toute l’œuvre de l’auteur, avec des couvertures magnifiques. Bon, là c’est l’édition économique,sans illustrations et avec une couverture très sobre…  Il a été imprimé chez Louis Poupart-Davyl, par ailleurs écrivain qui n’a pas laissé une grande trace dans l’histoire (lire ici).

Le volume qui est entre mes mains a appartenu à un P. Bertho, coiffeur-parfumeur à St Etienne de Mont Luc, puis à Paul Maillard, qui habitait Nantes. Les propriétaires suivants n’ont pas laissé de traces…sauf ma fille qui me l'a prêté.

Mais je m’égare. Si lire un livre d’occasion qui a en soi une histoire est amusant, je voulais surtout vous faire part de mon étonnement quant à deux points de détails du livre.

Jules Verne use beaucoup de l’adverbe très, toujours suivi d’un tiret :
« Le docteur, d’après des calculs très-exacts, trouva que … »
« Le commandant Pennet et ses officiers assistaient à ce repas, qui fut très-animé et très-fourni en libations flatteuses… »
Lisant beaucoup, c’est quand même la première fois que je rencontre cette façon de l’écrire. De mon, côté je n’ai jamais mis de tiret. Alors, est-ce une faute de ma part ? Voilà qui mérite une petite enquête… Très vite ( !), je trouve cette mention dans le site Wiktionnaire : « Jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’usage prépondérant est de lier l’adverbe à l’adjectif avec un trait d’union. » Incroyable, car je ne crois pas avoir vu ce type trait d’union dans mes lectures de Victor Hugo, Alexandre Dumas ou Émile Zola. Peut-être les éditeurs modernes ont-ils enlevé ce tiret désuet ? Un examen d’une édition récente d’un Jules Verne s’impose.

Dans ma bibliothèque se trouve une édition en livre de poche de Voyage au centre de la terre. Imprimé en 1992.  Bien loin du XIXe  siècle. Et bien je confirme, le tiret a disparu. Est-ce un bien ou un mal ? Je ne le sais pas, mais je dois dire que ça me fait tout bizarre de lire un roman pas tout-à-fait comme l’auteur l’a écrit.

Deuxième sujet d’étonnement : l’usage intensif du point-virgule.
« Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d’une extrême précision ; nous nous dirigeons tout droit sur le district du Loggoum, et peut-être même sur Kernak, sa capitale ; c’est là que mourut le pauvre Toole, âgé de vingt-deux ans : c’était un jeune anglais … »
«A  la vue du Victoria, l’effet si souvent produit se reproduisit encore : d’abord des cris, puis une stupéfaction profonde ; les affaires furent abandonnées, les travaux suspendus ; le bruit cessa ».

On sait que le point-virgule est en voie de disparition. Mais qu’est-ce qu’un point virgule ? Sur le site la ponctuation.com, la définition proposée est la suivante : « Le point-virgule marque une pause plus importante que la virgule mais à la différence du point, la voix ne baisse pas complètement entre les deux propositions. » L’usage de la phrase courte menace sa présence dans les romans moderne, et je ne parle pas des articles de presse !

Dans le cas de ce roman de Jules Verne, il est employé à la perfection : dans les dialogues, il marque des pauses entre deux propositions qui sont indépendantes au plan grammatical mais liées par le sens. Cela permet de reproduire à l’écrit les respirations que l’on aurait à l’oral. Dans des descriptions comme c’est le cas de la deuxième citation, le point-virgule permet au lecteur de suivre une notion de chronologie rapide. Si l’auteur avait utilisé des points, le résultat aurait été saccadé. S’il avait opté pour la virgule, il aurait laissé penser que tous les événements se produisaient de façon simultanée.

Vous l’aurez compris, j’aime bien le point-virgule, qui permet d’exprimer ce qu’aucun autre signe de ponctuation autorise. Son emploi peut paraître complexe, mais céder devant la difficulté, c’est un peu renoncer à la beauté de notre langue. Si l’éphémère « comité de défense du point virgule » a vite disparu du Net, l’article de BibliosObs à ce sujet  est motivant pour se mobiliser et continuer à user de ce signe de ponctuation hybride. 

Merci Jules pour avoir suscité des étonnements, et ces recherches...