mercredi 10 avril 2019

Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, Salman Rushdie


Lorsque j’ai vu ce livre sur une table de libraire, j’ai pensé que je n’avais jamais rien lu de Salman Rushdie, et qu’une variation sur le thème des mille et une nuits (vérifiez, deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, ça fait le compte) était une idée sympathique. 

J‘ai été déçue par ce roman : s’il est bourré d’idées formidables, comme celle du personnage sur lequel la gravité n’agit plus et qui flotte au-dessus du sol, le récit me semble assez raté. Rushdie raconte sans décrire, ce qui donne des chapitres qui évoquent des malheurs épouvantables s’abattant sur l’humanité sans dire lesquels. Ces malheurs restent bien abstraits… 

Mais alors pourquoi un billet sur ce livre, me direz-vous ? Parce que j’ai relevés quelques passages qui m’ont donné à réfléchir, et que j’avais envie de partager ces pensées avec vous. Citations, donc !

Ce qui lui arrivait était impossible mais cela lui arrivait bel et bien et donc c’était possible. La signification des mots possible, impossible, était en train de changer. La science avait-elle une explication ? La religion ? L’idée qu’il existait peut-être ni explication, ni remède était une hypothèse qu’il n’avait pas envie d’envisager. Il entreprit de se plonger dans les ouvrages ad hoc. Les gravitons étaient des particules élémentaires dépourvues de masse qui exerçaient on ne savait comment une attraction gravitationnelle. Peut-être pouvait-on les fabriquer ou les détruire, auquel cas s’expliquerait l’augmentation ou la diminution de la force gravitationnelle ? Voilà ce qu’il avait retiré de la physique quantique. Sauf que P.S., il n’y avait aucune preuve de l’existence réelle des gravitons. Merci physique quantique, pensa-t-il, tu m’as été d’un grand secours

Et bien moi qui ai fait des études technico-scientifiques, j’ignorais que l’attraction gravitationnelle n’était pas démontrée. L’expérience est cohérente avec la théorie, les calculs permettent de démontrer ce qu’on observe mais on ne sait pas comment un corps doté d’une masse peut en attirer un autre. Ce mystère qui m’avait échappé m’est révélé par la littérature, quelle merveille !

Méfiez-vous de l’homme (ou du djinn) d’action quand il finit par vouloir s’améliorer par la pensée. Un peu de pensée est chose dangereuse.

C’est parce qu’ils ont compris cela que les dictateurs contrôlent l’éducation : pour donner le moins d’outils possible à leur peuples pour penser par eux-mêmes ! C’est pour la même raison que les sociétés qui assignent une place réduite aux femmes évitent de leur donner trop d’éducation. Oui un peu de pensée est chose dangereuse pour ceux qui veulent le pouvoir. Et c’est chose délicieuse pour ceux qui en usent !

Cette histoire parle de notre passé, d’une époque si lointaine qu’il nous arrive parfois de nous disputer quant au fait de savoir si on doit l’appeler histoire ou mythologie. Certains d’entre nous parlent de contes de fée. Mais il est un point sur lequel tout le monde est d’accord : raconter le passé, c’est aussi raconter le présent. Raconter quelque chose d’imaginaire, c’est aussi raconter la réalité. (…)

Ici le texte est écrit comme si un personnage non identifié s’adressait au lecteur, un djinn, un humain ou un de ces êtres hybrides né des amours de la djinnia Dunia avec Ibn Rushd. Mais on peut aussi le lire comme une profession de foi de l‘auteur, comme une réflexion sur le rôle du romancier ou sur la place de la littérature. Il me semble que tous les auteurs pourraient graver cette maxime au-dessus de leur bureau : Raconter quelque chose d’imaginaire, c’est aussi raconter la réalité. A rebours complet de ce genre littéraire appelé exofiction, ou roman sans fiction comme se plait à l'appeler Javier Cercas, et dont j'ai déjà dit sur ce blog à quel point je n'y accroche pas.

(…) elle persistait, comme l’eût fait toute mère, à vouloir retrouver ses enfants dispersés, ils étaient tout ce qui lui restait de l’homme qu’elle avait jadis aimé.

A ce stade de ma lecture, j’ai sursauté : Rushdie me semble bien mal connaitre l’âme des mères ! Pour commencer, il faut se méfier des généralités : « toute » mère ? Mais si nous avons toutes en commun d’avoir enfanté, nous sommes toutes différentes par notre histoire, notre culture et nous construisons des relations particulières avec chacun de nos enfants. Ensuite, beaucoup de mères dont je suis pensent que leur rôle est d’amener leurs enfants à prendre leur envol et mener leur vie, ce qui veut dire les laisser se disperser. Enfin, beaucoup de mères dont je suis voient en leurs enfants d’abord des personnes à part entière, avec leur individualité, et surtout pas comme une réminiscence de leur père ! 

Et voici comment, à l’issue d’une lecture qui m’a amenée à réfléchir, je reste sur la note amère d’un auteur qui n’y entend pas grand-chose aux femmes.

jeudi 4 avril 2019

parler la bonne langue



Dans cet article (réservé aux abonnés), Télérama est tout content de constater que dans les séries actuelles, les personnages parlent… la langue de leur personnage. L’auteur souligne combien les séries gagnent en crédibilité grâce à cela, et il a bien raison !

Il me revient des souvenirs d’un temps lointain ou la sortie d’un film turc avait fait polémique. C’était en 1982, le film s’intitulait Yol et tout ce que la France comptait d’intellectuels s’enthousiasmait pour cette œuvre… à condition de la voir en VO sous-titrée. Je passais le bac et avait donc d’autres chats à fouetter, mais je trouvais incroyablement snob cette démarche.

Comme il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, je crois que si le film sortait aujourd’hui j’irai le voir en turc et en kurde.

Le déclic s’est produit grâce au film Land and Freedom de Ken Loach. Inspiré par Hommage à la Catalogne de George Orwell, ce film suit l’itinéraire d’un militant trotskiste qui s’engage dans la Guerre Civile espagnole. Une scène m’a marquée : son unité vient de prendre une ferme, et tous se réunissent dans la salle pour décider de ce qu’ils vont faire. Ils parlent espagnol, la langue qui les lie, mais chacun avec son accent : allemand, italien, français, anglo-saxon… En VF, la scène aurait perdu de sa force, de sa vérité.

Depuis, je regarde autant que possible les films et séries en VO, surtout quand c’est une langue que je connais. Et d’autres ! Je viens ainsi de regarder la série Dark en allemand. La sonorité de la langue a une sorte d’équilibre avec les images, et l’esprit tout entier de l’œuvre. Sans comprendre les mots, on plonge malgré tout dans l’état d’esprit des personnages. J’ai juste été agacée, comme pour La casa de papel, que la chanson du générique soit en anglais.

Toute langue connait des variations, ce sont les patois et les accents. J’ai déjà évoqué la disparition des accents dans un billet de  2016, depuis rien ne s’est arrangé. Alors pour que les films et séries français soient tout à fait crédibles, il reste un effort à faire !

vendredi 23 novembre 2018

mes billets ont une vie propre...


Depuis la naissance de ce blog, 211 articles ont été publiés, et ils ont fait l’objet de 187 lectures en moyenne.

Je ne sais pas si dans l’absolu c’est un beau score, mais je dois dire que ce résultat me plait bien.

En suivant de façon assez irrégulière les statistiques, on constate aisément que les billets ont une vie propre, qui échappe complètement à leur auteur : lorsqu’un article est publié, une information est aussi publiée sur Facebook et Twitter. Après quelques jours il totalise 30 à 40 lectures. Une deuxième est alors publiée sur Twitter, ce qui fait monter le score à 50 ou 60. Ensuite, je ne mentionne plus ou très occasionnellement les articles sur les réseaux, mais ils font leur petit bonhomme de chemin, et finissent par totaliser un nombre important de connexions, comme l’indique la moyenne.

Que se cache-t-il derrière cette lente progression ? Certains lecteurs relayent-ils l’information ? Les billets apparaissent-ils comme résultat à des requêtes sur des moteurs de recherche ? J’avoue bien volontiers que je n’en sais rien, que je n’ai pas très envie de creuser, mais que cela m’emplit de joie.

Une autre très grande source de satisfaction est la liste des « meilleurs » articles : 



Ma lettre au Père Noël est un appel à la paix et à la destruction des murs ; le Chêne adolescent fut une tentative d’écriture communautaire d’une nouvelle ; Racines et ailes : essais sur une figure imposée est une dissertation écrite dans un cadre amical par mon père aujourd’hui décédé, dans un bel esprit de transmission aux jeunes générations ; Sant Jordi évoque la fête des livres catalane, devenue aujourd’hui internationale, et que j’aime tant ; Visiter des librairies enfin est un hommage à ces boutiques si terriblement nécessaires.

En fait, pour tout dire, je suis pleine de fierté que ces cinq articles-là soient ceux qui figurent en tête du palmarès.